Sean Boyd (James Brolin), ex flic devenu conducteur de poids lourds, rentre chez lui pour retrouver sa fille le jour de son anniversaire. Lorsqu’elle se fait kidnapper par Gus Stolic (Cliff Gorman) en plein Central Park, Boyd se lance à sa poursuite et va retourner toute la ville pour sauver sa fille des griffes de ce dangereux désaxé.
Avis de David Vergne :
New York New York
Avant d’être la vitrine états-unienne de toutes les franchises commerciales, la ville de New York était avant tout la porte d’entrée migratoire du territoire. Un melting-pot chaud bouillant qui a vu se succéder plusieurs vagues de migrants : irlandais et allemands principalement avant l’unification de la ville, puis au tournant du siècle les Italiens, Polonais et Russes qui vont créer leur propre enclave communautaire au sein de la ville (Little Italy par exemple) et enfin, à partir du milieu du 20e siècle, les vagues afro-asiatique et caribéenne en fonction des différents événements géopolitiques. Face à un tel déferlement, la ville n’a jamais su s’organiser administrativement : entre problème de budget, racisme décomplexé et institutionnalisé comme le marquage résidentiel (redlining) ou différents conflits avec l’état fédéral. Des facteurs qui vont mener dans les années 70 à la faillite de la ville et en faire la plus dangereuse du monde.


Affiche US originale / Affiche française
C’est dans cette époque tumultueuse que va naître tout un pan du cinéma new-yorkais : des classiques (Taxi Driver, Serpico, The Warriors, les premiers De Palma, Taking of Pelham 123, Shaft, French Connection, Death Wish, Marathon Man, Cruising, Klute…) à des pures œuvres d’exploitation qui vont faire la réputation de la 42e rue, surnommée « The Deuce » (Exterminator, Maniac, le cinéma de Larry Cohen, les premiers Ferrara, des débuts de la sexploitation au porno crado des films de Shaun Costello). Des films qui vont mettre en image la déliquescence morale, physique et géographique de la ville, avec comme point d’orgue la zone fantôme du Bronx post-incendie. C’est dans cette lignée de films, aujourd’hui vus comme de véritables « capsules temporelles », que s’inscrit Night of the Juggler, sorti en 1980 (juste un an avant la vague de SIDA qui fera de New York la ville la plus touchée des USA). Le film sort le 6 juin 1980 (mais tourné en juillet 1978 et retardé à cause de la blessure de Brolin lors de la poursuite) et sera à l’affiche juste une semaine. Il va ensuite disparaître pendant quasiment quatre décennies pour une sombre histoire de droit. Ce n’est qu’en 2025 que l’éditeur Kino Lorber propose une édition Bluray / UHD dans un superbe master 4k aux USA, et on remercie Sidonis de l’avoir sorti par chez nous.
Attrape-moi si tu peux
Night of the Juggler (ou New York Connection ou Fort Bronx) propose donc de mettre en scène une course-poursuite de 90 minutes dans ce New York pré-Giuliani, avant le grand coup de karcher de la gentrification. Avec un budget plus que correct (6 millions de dollars) pour une prod indé et l’envie de livrer une véritable virée citadine quasiment sans temps mort, le film est à la croisée de deux décennies. C’est d’ailleurs James Brolin qui incarne le mieux cette idée : un flic qui a été viré pour avoir refusé de couvrir des flics corrompus lors des licenciements massifs suite à la perte des budgets municipaux. Soit un Serpico mais ici avec la carrure d’un Stallone, qui va cavaler et tout défoncer sur son passage pour retrouver sa fille (coucou Commando).

Die Hard Year One
On est face au proto-héros 80’s, avec une vraie physicalité chez l’acteur et l’envie de verser dans l’actionner urbain passée la première bobine. Dès que sa fille est kidnappée et la poursuite lancée, il cavale, saute, chute, vole une voiture, se plante… C’est quasiment 15 minutes non-stop de poursuite brute, sans musique, avec un montage hyper serré, en immersion totale et collé à chaque mouvement de son héros. Le tout photographié par Victor J. Kemper (il a shooté pour Cassavetes, Lumet et Wise) avec un mélange de caméra embarquée et de (très) longues focales, certainement afin de capter certains « happenings » avec de vrais passants (la police est intervenue plusieurs fois sur le tournage en ne voyant pas de caméras). C’est le gros morceau du film, mis en boîte par le réalisateur initial, Sidney J. Furie, qui abandonnera son poste pour de mystérieuses raisons.

Un vrai gamin, un vrai crash, pas de fond vert
Son remplaçant, Robert Butler, suivra scrupuleusement ce que Furie avait mis en place avec Kemper, afin de garder ce dynamisme tout au long du film. On retrouve dans cette séquence l’énergie bouillonnante de la grosse pomme, et même si elle semble aux portes de l’enfer, elle reste pleine de vie, un miasme urbain hyper bruyant et stimulant mettant en avant la folie de l’époque. Et il n’est pas insensé d’y voir les germes de ce que proposera McTiernan avec son Die Hard 3 en matière de réalisation (comment jeter un personnage de fiction dans une réalité quotidienne), tout comme la mécanique du film, baladant son héros à travers plusieurs quartiers de la ville pour faire progresser l’intrigue, entre recherches, poursuites et bastons.
A Bronx War Story
C’est dans cette déambulation sous stéroïdes que Boyd va croiser les seconds rôles du film. Le flic Tonelli joué par Richard Castellano, en charge de l’affaire du kidnapping, sera au mieux incompétent, puis le sergent Barnes joué par un Dan Hedaya totalement allumé qui vide son shotgun en pleine rue bondée pour se venger de Boyd qui l’avait dénoncé. Et finalment Maria, interprétée par Julie Carmen, qui viendra prêter main-forte au héros pour trouver la planque du kidnappeur. Mais c’est le personnage de Gus Soltic, le bad guy voulant se venger du système ayant permis la destruction de l’immeuble de ses parents (on devine qu’ils étaient des « riches propriétaires » lâchés par les élites de la ville qui ont permis l’invasion de son quartier) qui profite de la meilleure caractérisation.

Jusqu’ici, tout va bien
Interprété par Cliff Gorman, ce lointain cousin de Travis Bickle représente la seconde génération d’immigrés d’Europe de l’Est qui a vu son quartier du Bronx subir de plein fouet les vagues successives de migrants post-Seconde Guerre mondiale. D’abord afro-américaine puis portoricaine, ces vagues et l’explosion démographique qui a suivi (ainsi que la mise en place de l’autoroute Cross Bronx Express qui a littéralement coupé le Bronx en deux et chassé 50 000 personnes) vont mener le quartier à ce qui sera connu comme l’événement « The Bronx is Burning ». Le phénomène s’étendra à Brooklyn et le Lower East Side. La succession d’incendies et l’effondrement des immeubles vont créer le décor post-apocalyptique aperçu dans le superbe Wolfen, les Castelleri et autres post-apos italiens, ou encore Le Policeman qui présentera les minorités locales comme responsables des incendies. L’histoire lui donnera tort. Ces incendies criminels (beaucoup étaient des coups à l’assurance, ce qui mènera au déclenchement de 40 feux par jour, détruira 80 % des immeubles et déplacera 250 000 personnes), couplés à l’abandon total des pouvoirs publics et la décision de la fermeture des casernes de pompiers au sud du Bronx grâce à une IA de l’époque (!), vont être le terreau de la colère de Gus Soltic.

Service public en grève
Il en veut à la terre entière, mais surtout aux Noirs, aux Portoricains (son grand remplacement) et aux promoteurs qui se goinfrent, tous soutenus par un système politique corrompu. Le voilà donc lancé dans le kidnapping de la fille d’un grand ponte immobilier (il sait que l’homme est coupable car « je l’ai lu dans le journal » dit-il), mais manque de chance, il se trompe d’enfant et prend celle de Sean Boyd à la place (elles avaient la même salopette). Il ramène la gamine chez lui, un appartement dans un immeuble au milieu d’une zone de guerre entouré de quelques locaux : des gangs de jeunes, des rôdeurs alcooliques, et des vieilles dames assises qui attendent la mort. Son appartement est entièrement noirci par les fumées d’incendies et sans lumière. Un homme à bout, le dernier blanc de son quartier d’enfance, vivant seul avec son chien, au milieu d’un champ de ruine.

« Où t’es maman, où t’es ? »
L’antre d’un psychopathe, qui en plus d’être un dangereux kidnappeur, se laisse aller à certains penchants pédophiles au fur et à mesure que le film avance. Il a lui aussi, tout comme Joe Spinell dans Maniac, un petit problème avec sa maman et habille la jeune fille avec les robes de sa défunte mère… Mis à part ce trait de caractère très « cinéma d’exploitation », on a un personnage qui est le produit d’une ville mourante, abandonnée et laissée aux mains des spéculateurs. Un prolo enragé trahi par le système pour lequel il travail. Exactement comme le héros Sean Boyd.
Vigilante
Night of the Juggler propose ainsi une immersion dans toute une époque, au travers des déambulations de son héros et la visite de la ville : du début à Central Park, jusqu’au sud de Manhattan, avec la visite de Brooklyn et son chenil, puis une sortie directement sur la 42e rue et ses peep show crados et la faune qui l’habite, pour finalement retraverser tout Manhattan en métro et se plonger dans le Bronx du Sud et son ambiance post-bombardement. Le héros sera pris en chasse par un gang portoricain avant de finalement revenir à Central Park. Sous Central Park plutôt, dans le réseau de canalisations qui connecte toute la ville, là où travaille Soltic. Après tout, une de ses voisines l’avait bien nommé « the mole man ».

« Où t’es maman, où t’es ? »
L’affrontement final sera sec et brutal, entre un père devenu justicier et ce kidnappeur qui comprend qu’il fait fausse route depuis le début avec la mauvaise gamine mais qui souhaite tout de même la garder « to make everything right again ». La police étant aux abonnés absents, le film se connecte alors à toute la vague de films de vigilante des années 70, une vague poursuivant dans les années 80 avec les Death wish, Vigilante de Lustig, Exterminator, Savage street, Justice Sauvage ou MS.45. Le film se termine à la nuit tombée (il avait débuté au lever du jour) et c’est après avoir passé une journée en enfer que l’archétype du nouvel héros d’action est né.

| LES PLUS | LES MOINS |
| ♥ La ligne droite du film ♥ L’énorme poursuite du début ♥ Un joli casting d’époque ♥ Cette ambiance apocalyptique d’un New York disparu ♥ La quantité de sujets qu’aborde le film par petites touches |
⊗ Une caractérisation du gang latino typique du cinéma d’exploitation ⊗ Le côté psychopathe du méchant grossièrement amené |
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| Night of The Juggler est une pépite du cinéma d’exploitation. Au-delà de son efficacité brute et sa constante recherche de mouvement, il s’inscrit en queue de comète d’une tradition héritée des années 70 avec son contexte social comme moteur narratif, tout en annonçant un modèle pour la décennie suivante et son déferlement d’actionner urbain. Film charnière et véritable film de poursuite oublié, Night of the Juggler mérite une réhabilitation immédiate. | |

POUR COMPLÉTER
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Fires weren’t an accident , documentaire sur la décennie d’incendies : https://www.youtube.com/watch?v=DTff8acyQHI
- The Killing of America de Sheldon Renan qui reprend le concept des Face of Death. Un mondo qui compil une succession d’atrocité qui ont parcouru le pays entre meurtres de masses, tueurs en série, satanic panic, terrorisme…secrètement réalisé par le frère de Paul Shrader, on y trouve une grosse section sur le New York des 70’s et l’atmosphère infernale de la ville.
- La Cité Sauvage de T.J English, livre sur le « Meurtre des Carrer Girls », qui brosse un portrait hallucinant de la ville sur les années 60 et la place de la communauté noire.
Titre : New York Connection / Night of the Juggler / Fort Bronx
Année : 1980
Durée : 1h41
Origine : U.S.A
Genre : Action / Policier
Réalisateur : Robert Butler, Sidnet J. Furie
Scénario : William P. McGivern, William W. Norton, Rick Natkin
Acteurs : James Brolin, Cliff Gorman, Richard S. Castellano, Linda Miller, Barton Heyman, Sully Boyar, Julie Carmen, Abby Bluestone, Dan Hedaya, Mandy Patinkin, Marco St. John

















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