[Dossier] Parlons baston : Humint (2026) de Ryoo Seung-Wan

A Vladivostok, deux agents secrets coréens, un du nord et un du sud, se retrouvent sur des missions parallèles concernant trafics humain et trafics de drogue. Entre gestion d’informateurs, méfiance des hiérarchies corrompues et face à face avec la mafia russe, leur trauma respectif va les mener à collaborer et mettre à jour un complot international.

Il semble bien loin le temps où n’importe quel actioner coréen sortait chez nous : en 2026, mis à part un Park Chan-wook cannois et Colony de Yeon Sang-ho (en attendant Hope de Na Hong-jin), le reste ressemble à des sorties techniques (The Fin, Noise, The Ugly) ou carrément inexistantes (la saga des Round-Up). Le cinéma de la péninsule continue pourtant de produire à tout va, avec tout de même une baisse de régime sur les films d’action, mais semble conquérir un nouveau public international via ses séries sur plateformes (Squid Game, Attorney Woo, Teach you a lesson etc…). Et c’est dans l’indifférence totale que débarque le nouveau Ryoo Seung-wan, un peu comme les derniers Sollima (il faut absolument voir Le monstre de Florence) ou certaines bombes indiennes.

Ryoo Seung-wan sur le tournage de The Battleship Island

Ryoo Seung-wan, le réalisateur d’action de l’industrie locale, revient donc avec son 14eme film (depuis ses débuts en 2000 avec Die Bad) et c’est une nouvelle réussite après le sympathique Veteran 2 (2024) et le très sympathique Smugglers (2023). Le réalisateur a toujours livré de gros morceaux de bravoure dans chacun de ses films (malgré des rythmes pas toujours bien gérés), et accordé une énorme place à ses stunt team, veillant à toujours mettre en valeur leur travail. Ancien pratiquant d’art martiaux (il était le binôme de Jung Doo-hong dans The City of Violence et démontrait tout son talent martial), Ryoo aime quand ça se flingue, ça se tape, et que ça saigne. Il accorde donc un soin tout particulier à ses scènes d’action et il est intéressant de faire un petit bond en arrière pour mesurer son évolution esthétique.


Première phase : La fougue de la jeunesse

Après le succès de Shiri de Kang Je-gyu en 1999, le cinéma coréen explose sur la scène internationale et va permettre à toute une nouvelle génération de jeunes réalisateurs de prendre le pouvoir. Park Chan-wook, Kim Jee-woon, Bong Joon-ho. Le trio de chouchous, les cérébraux. Les esthètes. Et derrière notre petit gars, Ryoo Seung-wan (ancien assistant de Park), qui va devenir le « Action boy » du pays, enchaînant les projets de genre en mode série B à la cool. Il sera d’ailleurs le seul à ne pas céder à l’appel d’Hollywood. Sur sa première décennie d’activité, Ryoo opte pour une approche « à la mode » de sa réalisation des scènes d’action. Avec son action director Jung Doo-hong (cofondateur de la Seoul Action School), ils vont sculpter des séquences de bagarre (duel ou groupe) en utilisant leur passé de pratiquant de Tae kwon-do dans No Blood No Tears en 2002 et The City of Violence en 2006, le combat rapproché qui va apparaître dans The Berlin File en 2013 ou encore le MMA avec Veteran en 2015. Son amour pour les films HK transparaît à plusieurs reprises, mais il est quand même dans l’air du temps et se laisse souvent emporté par la mode du moment.

Jung Doo-hong dans la grosse baston (mal foutue) de No Blood No tears

Dans la plupart des séquences d’action sur la première partie de sa carrière, Ryoo Seung-wan découpe, voir surdécoupe les échanges : souvent cadrés en longues focales et dessinant des formes abstraites lors des échanges -presque impressionnistes avec certains inserts en guise de raccord- et minimisant (un peu) l’impact de l’implication de ses acteurs. Acteurs et cascadeurs se livrent pourtant à des performances physiques exceptionnelles. Il y a une perte de repère géographique, que ça soit sur les distances ou la topographie des décors. C’est la hype du moment, l’école post-Bourne avec sa caméra qui gigote à toutes les sauces. Mais dans les Bourne -surtout chez Greengrass- le langage de la caméra traduit l’activité cérébrale du héros « cherche/ réfléchit/anticipe/ bouge/ réagit ». On aime ou pas, peu importe, le dispositif est justifié. Le voir repris à toutes les sauces s’est avéré fatiguant pour beaucoup de spectateurs. Chez Ryoo qui surfe sur la hype, le savoir-faire est évident, c’est souvent fun mais j’y ai toujours vu une forme gâchis sur cette période (l’évolution du réalisateur ira dans le bon sens selon moi).

Ryoo Seung-wan Sur le tournage de Veteran en 2014

Malgré la mode du mode du moment et ses longues focales, Ryoo fait respirer les séquences avec ponctuellement un cadrage plus large, typé cinéma de Hong Kong dont le réalisateur est un très grand fan. La baston dans le bar de Arahan où l’acteur principal Ryoo Seung-Bum -son frère- se paie un 1 contre 5 en mode Jackie Chan, ou les plans larges à la steadycam pour les matchs de boxe en plan séquence dans Crying fist. C’est sec, avec des bruitages sourds, ça se gifle et les coups ont l’air de vraiment faire mal. Ryoo a aussi un art du découpage mouvementé, avec un recours à des travellings rapides- souvent en légère contre plongée- vers l’action (les plans push-in) qui offre un shoot d’énergie au milieu de raccords plus classiques. Au-delà du plaisir communicatif de ses films, ses nombreux emprunts, hommages ou clins d’œil lui colleront malheureusement l’étiquette de sous-Tarantino (Guy Ritchie pour les plus méchants) un peu trop vite à mon goût, malgré certaines similitudes évidentes et un recours à des plans références évidents. Bon après, y’a pas de 720 spinning back kick chez Quentin, et Ryoo sait tenir une caméra contrairement à l’autre tâcheron anglais.


Seoul Action School

L’action coréenne, c’est des échanges vifs, secs, sans chichi. Souvent brut de décoffrage, la violence chez eux est un vent de fraîcheur au début des années 2000. Une action plus « réaliste », moins de cgi, moins de câble, le tout dans un enrobage technique bien au-dessus de la concurrence (souvent grâce à leurs directeurs photos). L’exemple en grand écart : la baston du couloir de Oldboy (2003) pour les intellectuels, la baston dans l’entrepôt de A Bittersweet Life (2005) pour les bourrins.

Lee Byung-hun dans A Bittersweet Life de Kim Jee-woon chorégraphié par Jung Doo-hong en 2005

Et comment parler de baston coréenne sans faire un focus sur Jung Doo-hong ? Impossible, vu l’empreinte que le chorégraphe/ acteur/ cascadeur / réal seconde équipe a laissé sur l’industrie. Née en 1966, Jung prend rapidement un virage sportif et devient un champion de Tae Kwon-do et fera un tour du monde pour enseigner et promouvoir cette discipline. Lors de son service militaire, il sera instructeur de combat pour des groupes d’élite et fera même un détour par la protection rapprochée d’un parlementaire du pays avant de commencer sa carrière en 1990 comme cascadeur. Bref, le type est une brute, à l’écran comme dans la vie. Dépité par les conditions de travail à l’époque, il retournera vers les arts martiaux (hapkido, aikido et kick boxing) avant d’avoir droit au rôle de coordinateur des cascades (et gunfight) sur Shiri en 1999. A partir de là, Jung va s’occuper de l’action de 4 à 5 films par ans, du Wu xia (Woo-Chi en 2009, Mongol en 2007, Kudo en 2014), au polar (Public Ennemy en 2002, Tube en 2003, A bittersweet Life en 2005, Veteran en 2015) en passant par le blockbuster friqué (Natural City en 2003, Taekgukgi en 2003) ou le pur film de baston (Fighter in the Wind en 2004). Il est le chorégraphe attitré de Ryoo de 2003 à 2017. Un CV monstrueux et sans égal dans l’industrie locale. Son style épuré, mêlant les disciples et un découpage acéré de l’action sont sa marque de fabrique. Couplé au sens du cadre et du rythme de Ryoo, le duo propose une action ultra lisible, brutale et sèche qui devient l’école nationale. La fameuse action à la Coréenne, peu importe le genre, c’est lui. Ne cherchez pas plus loin. C’est d’ailleurs dans cet élan qu’il va cofonder la Seoul Action School en 1998 afin de mieux former, encadrer et considérer les membres de la profession.

Jung Doo-hong sur le tournage de City of Violence, entouré de la moitié de la Seoul Action School

La collaboration entre Ryoo et Jung culmine dans leur « petit film », The City of Violence, un pur shoot d’adrénaline sur une classique histoire de vengeance entres amis d’autrefois (coucou John Woo) et va mettre en avant l’ensemble des élèves de la Seoul Action School. Le film offre à Jung le premier rôle et il y déploie, outre ses capacités physiques, un charisme et une classe impressionnante. Le film culmine avec une dernière séquence d’action de 25 minutes où le duo revanchard va attaquer le fief des bad guys et enchaîner trois niveaux avant d’atteindre le boss final. Une construction vidéoludique héritée de Game of Death et repris environ 1000 fois depuis. Les 2 acteurs / auteurs vont pousser leur découpage dans leurs derniers retranchements, en évitant les défauts de leur précédents films (comme sur le combat en cage de No Blood No Tears où il était impossible de savoir qui faisait quoi dans un duel à cause d’une rupture constante de la règle des 180 degrés) et en y intégrant une forme d’impressionnisme dans leur (sur)découpage, proche de ce que l’on peut retrouver dans l’animation. Décorticage via 2 exemples sur une séquence de City of Violence, avec d’abord un « bon » surdécoupage :

Plan 1 : focale fixe, les 2 fighters donnent le sens de l’action avec entrée et sortie de cadre de la gauche vers la droite.

Insert de 8 images sur la lame brillante au centre (quasi fixe) avec le fond qui défile dans le sens droite vers gauche, donc impression de mouvement de lame dans le même sens que les acteurs.

Plan 2 : chute au sol et saisie de la lame avec un léger panoramique gauche vers droite pour suivre la chute du personnage

On a ici l’exemple d’un surdécoupage impressionniste renvoyant à l’animation japonaise. L’insert n’est pas nécessaire à la compréhension de l’action, il crée juste un flash d’énergie kinétique entre les 2 plans qui vont dans la même direction.

Un exemple de « mauvais » surdécoupage :

Sur le premier plan, un super front kick aérien en léger slomo, en full contact

Second plan de 10 images, cascadeurs de dos, on ne voit ni sa réaction, ni l’impact du kick

Troisième plan, focale large pour montrer la chute jusqu’au sol. Le second plan n’a absolument aucune utilité et casse l’impact du premier.

Le travail de conception chorégraphique est tout de même délicieux : le premier segment fait la part belle à un jeu de distance à l’extérieur, où les 2 héros foncent, sabre à la main, dans un élan frénétique sur 30 adversaires. Tout est une question de rapidité, de distance et d’axe (ça vient de tous les côtés), d’où la place accordée au déplacement à 360 degrés et au jeu de jambes. Il y a une recherche de brutalité directe (c’est souvent du full contact) en même temps qu’une surstylisation (les fameux plans d’animé donc, les changements de frame rate, le montage en parallèle de la progression des deux héros) et même un renvoi direct à The Blade de Tsui Hark, avec ces close up d’acteur qui cavalent en longues focales et un fond qui défile à toute vitesse sur un tempo musical.

City of Violence de Ryoo Seung-wan / The Blade de Tsui Hark

Le deuxième segment, change littéralement de direction, cette fois les héros vont tout droit en passant une série de portes coulissantes face à 20 types armés de couteau. Ryoo propose ici une baston hyper serrée (maniement du couteau en combat rapproché, courte distance de l’espace confiné), utilise la caméra à l’épaule pour coller à ses protagonistes, avec beaucoup de plantages et sans aucune musique. Le changement est radical et permet de montrer l’épuisement des combattants et un aspect moins « cool » de la violence. Il y a toujours cette science du raccord parfait qui aide à la direction de l’œil et donc de la lisibilité du mouvement, et un timing qui fait respirer la mise en scène quasiment sur le même rythme que celui des combattants.

Allez, on respire 2 secondes avant de reprendre

La forme impressionniste du duo participe à la transmission de l’épuisement des personnages au spectateur, avec des morceaux de couteaux, de bras, d’épaules qui envahissent le cadre (en amorce ou au fond) et des héros qui ne savent plus où donner de la tête. La sensation d’étouffement est bien là mais le procédé, couplé à une caméra portée un peu trop excitée, devient une nuisance à la lisibilité de l’action.

Les assaillants deviennent des bouts, fragments menaçants, entourant les héros qui se débattent dans tous les sens. Narrativement justifié, il n’en reste pas moins que le procédé saccage la lecture des prouesses physiques des acteurs.

Le dernier segment, avec l’utilisation de « sous boss » et la mise en place de deux 2vs1 permet ici à Ryoo de segmenter en parallèle les difficultés et la progression du combat : rencontre avec l’adversaire, séparation, puis switch et enfin on retravaille en équipe. Chaque phase de combat propose une approche et une progression radicalement différente de la baston selon son binôme de réalisateurs. Il s’agit de leur séquence « somme » clôturant la première partie de leur collaboration. La suite va changer presque en tout point, et Ryoo va prendre son envol vers autre chose.

Ryoo et Jung, épuisé sur le tournage du final de City of Violence


Deuxième phase : élargir son horizon

A partir de The Berlin File, Ryoo va « clarifier » son approche de l’action, toujours avec Jung à ses côtés. Le réalisateur va commencer à changer son langage et sa représentation du fight avec une évolution majeure : le changement de format. En passant du 1.85 au scope en 2.35, il va élargir ses cadres, les rendre plus clairs et va concentrer son action plus au centre. The Unjust et sa bureaucratie élargie ou Crazy Lee et son « hommage » à The Blade restent anecdotique dans l’évolution de l’Action Boy, et c’est vraiment avec son sous Bourne que le virage s’amorce. Paradoxalement, il y a des résidus de son surdécoupage de jeunesse, avec toujours l’utilisation d’insert sur des impacts ou coups spéciaux, mais aussi les germes d’une approche plus posée et classieuse qui culminera sur Humint en 2026. L’approche moderne de son action dans The Berlin File avec certaines cut intempestives sont toujours compensées par un plan de réorientation géographique pour le spectateur et il y a un véritable effort sur la spatialisation et les déplacements des personnages, comme lors du final dans les hautes herbes avec ces longs travellings et les push in pour des chutes sur les rochers. Au cours de la décennie qui va suivre, Ryoo va prolonger sa mue avec Veteran. Il y a quelque chose de plus clinique qui se manifeste à l’écran, sans enlever la sécheresse coréenne. Et ça va se faire en deux temps, avec deux concepts issus de n’importe quelle disciple de combat.


Le timing vaut mieux que la vitesse

Ryoo amorce donc sa transformation avec The Belin File et surtout Veteran en 2014 où il y a désormais quasiment plus de surdécoupage et de longues focales. Dans l’introduction du film, le réalisateur va composer des plans plus longs, plus clean. Ce premier fight dans l’atelier de mécanique revient à une gestion de l’espace au sens large, un recours à l’utilisation du décor constant et l’apparition de ces minis panoramiques ou tilt pour accompagner les chutes et impacts. Dans l,Executioner (Veteran 2 en 2024) la même approche est utilisée lors de la poursuite à pieds dans un décor quasiment entièrement vertical (une succession d’escalier) dans un lieu public bondé : le jeune Ryoo aurait clairement shooté en longue focale pour densifier sa foule et accentuer le mouvement de ses protagonistes au milieu de cette marée humaine. Il n’y a désormais – quasiment – plus recours et ne multiplie plus les plans. Il y a au contraire une recherche constante du timing, que ça soit dans les déplacements des acteurs dans le cadre (rythme de leur déplacement) ou dans l’enchaînement des cuts du montage (rythme du montage)

Le premier fight dans Veteran (2015) qui se démarque par ses plans larges et l’emploi de plusieurs éléments du décor

L’emploi de la « clarté » se retrouve aussi dans l’accompagnement des chutes et impacts avec l’utilisation de ces micros pans (horizontaux) ou tilt (verticaux) pour souligner la performance des acteurs, la puissance de leurs coups ou tout simplement accentuer la jouissance du spectateur comme lors de la titanesque baston couloir/ chambre de Smugglers ou le combat à 3 sous la pluie de I, Executioner, et tous les affrontements de Humint. Il n’y a quasiment que du plan moyen et large lors de scènes de combat et une caméra qui cherche à être la plus discrète possible. Le focus est désormais sur l’action dans le cadre, et plus sur l’action du cadre. D’où la nécessité de repenser le timing de chaque plan. L’emploi d’inserts ponctuels sur la saisie d’une manche, un plantage de lame ou un repositionnement lors d’un combat rapproché fait d’ailleurs penser à la manière dont Donnie Yen et sa clique ont repensé leur découpage au début des années 2000.

La baston couloir / chambre / ascenseur de Smugglers (2023). Une leçon de montage et de sauvagerie


La précision vaut mieux que la puissance

Ce nouveau timing ne peut donc plus se rythmer sur des grosses musiques, des plans impressionnistes en longues focales et la puissance du chaos employé précédemment, de Die Bad à The City of Violence. Ryoo utilise donc majoritairement du plan moyen lors des échanges, avec de légers mouvements ultra précis ou insert qui font mal -le pétage de nez dans l’escalier de I,Executioner-, permettant de garder toute la lisibilité des mouvements et de capter l’expression des acteurs / cascadeurs (souvent en souffrance). Cela concerne les mano a mano (option couteaux et machettes acceptée), qui reposent majoritairement sur du close combat (voir l’intro démentielle de Humint ou la sauvagerie du combat dans les bains de Battleship Island) mais aussi l’emploi d’armes à feu. Dans ce cas-là, le plan moyen « s’aère » de cadres beaucoup plus larges afin d’intégrer le tireur et sa cible dans le même plan, avec systématiquement une topographie hyper lisible.

De la baston en slip au final apocalyptique, The Battleship Island (2017) est un morceau d’histoire bien barbare.

La précision chirurgicale de son découpage n’empêche aucune sauvagerie ou violence frontale, que ça soit dans un film plus léger comme Veteran ou Smugglers, le film historique / épique / espionnage / guerrier de Battleship Island ou l’espionnage sérieux comme The Berlin File et Humint (ces deux-là étant dans un même univers). Escape from Modadishu, certes avare en empoignades mise à part un sympathique face à face dans un bureau, faisait preuve d’une certaine brutalité lors de sa poursuite finale. L’emploi de travelling push in est toujours là mais bien plus stabilisé, loin de l’énergie débordante de ses débuts. Ryoo a canalisé sa fougue, et il y a gagné une précision classieuse, ce qui va paradoxalement augmenter l’impact de sa représentation de la violence. Pour résumé, ce n’est pas parce qu’il a reculé sa caméra et l’a stabilisée (sans la rendre statique) que sa violence s’est aseptisée. Elle y a au contraire gagné en précision et en impact. Bonjour John Wick.

Le combat sous la pluie de I,Executioner (Veteran 2 en 2024), une scène hyper complexe à 3 combattants, de nuit et à moitié dans l’eau.


Vladivostok Heroic Bloodshed

On en arrive donc à son dernier film, Humint disponible sur Netflix. Veteran en 2015 marquait la dernière collaboration avec Jung Doo-hong et va, à partir de Smugglers, s’entourer de différents action director : Il y a d’abord Jang Han-seung sur Smuggler et Veteran 2, qui a travaillé sur les gunfight de Hunt et les bastons de la saga The Round-up, Yoo Sang-seob l’action director attitré de Na Hong-jin et Lee Won-haeng (The Round-up encore) en chef d’orchestre. Tout ce petit monde se met au service de Ryoo et son approche claire de l’action. La première scène dans un bordel en Asie du sud-est donne le ton. En tentant de sauver son informatrice, l’agent en place va littéralement massacrer une bande de punks dans une pièce de 10 mètres carrés. Les cadres sont précis, les mouvements vifs et féroces, tout en efficacité tactique et on sait en permanence qui est où. C’est du close quarter combat, comme dans The Berlin File mais cette fois en plan moyen/ large, avec une lisibilité et un sens de l’impact incroyable. Fini la shaky cam, place au cadrage chirurgical.

Zo In-sung dans l’intro du film, entre balayette de la mort, pétage de tronche sur lavabo et lancé de nain.

Une fois le personnage principal posé avec cette scène, le film tricote une intrigue alambiquée d’agent double, triple, responsables corrompus, agent nord-coréen et mafieux locaux. On a donc ici un bon gros film d’espionnage (du moins au début) dans la lignée de son Berlin File, avec un agent du sud traumatisé par la perte d’une informatrice jouée par un excellent Zo In-sung, brutal, classe et méfiant de sa chaîne de commandement, et face à lui l’agent nord-coréen joué par un superbe Park Jung Min en mode Terminator ultra bad ass. Le film déroule son histoire et certains passages obligés de filature et d’interrogatoires de manière limpide, avec une clarté des enjeux qui s’affine durant toute la première heure et révèle petit à petit l’humanité des deux héros. Habillé d’un somptueux scope et de beaux flares, posant une ambiance clinique et glaciale (certes un poil trop numérique par moment), le réalisateur ne cache pas ses influences désormais bien digérées : de la demi-bonnette De Palmesque (déjà dans The City of Violence ou Veteran) à la reprise du plan d’intro de Le Samouraï de Melville,  Ryoo glisse doucement vers une fausse « romance » à trois, sur un rythme calme (mais pas lent), et dévoile peu à peu son véritable projet : un pur heroic bloodshed à la John Woo, The Killer en première ligne.

Premier plan de Humint et premier plan de Le Samouraï de Melville

Mais là où, le réal a pu souffrir d’un trop plein d’influences dans sa jeunesse comme évoqué précédemment, il incorpore ici son bagage de manière organique à sa mise en scène. Pas de colombe au ralenti ou de double flingue à la main, mais il reprend plutôt les motifs de freeze frame et surimpression pour des transitions marquées à des moment propices – on se croirait à HK en 1988 -, les compositions de cadre en miroir ou des reprises de plan en plein gunfight comme le mexican stand off de Hard Boiled, et il y a même certaines attitudes de son agent du nord qui rappel beaucoup Leslie Cheung dans le premier A better Tomorrow… Une fois tout mis en place, et sa romance avérée, Ryoo se lâche et fait basculer le dernier tiers de film en full actionner ultra vénère. Il démontre qu’il est actuellement le meilleur réal de scène d’action de son pays (en attendant le retour de Na Hong-jin) et il le prouve encore une fois avec un art du découpage absolument démentiel, que ça soit dans les corps à corps (toujours ces légers panoramiques pour accompagner un mangeage de mur) ou les gunfights avec juste ce qu’il faut de CGI pour renforcer les effets pratiques des bonnes grosses poches de sang à l’ancienne.

Pose héroïque, barbaque et mexican stand-off dans Humint de Ryoo John Woo

Il y a un plaisir simple et absolu à voir un réal qui sait exactement comment montrer et découper une chute, un kick, un impact, utiliser un insert, ou raccorder parfaitement cause et effet, dans une topographie toujours respectée mettant en valeur le taf des chorégraphes. Il alterne parfaitement plan moyens, larges, raccords dans le mouvement, toujours sur des rails classieux, avec de temps en temps un recours à la caméra à l’épaule pour un bref échange au corps à corps. Ludiques, inspirées et originales – les corps des femmes dans des prisons de verres blindées ou encore le final sur un parking enneigé-, ses scènes d’actions sont sèches et sanglantes, présentant une violence jamais aseptisée (même si amoindri par le lissage numérique de l’image parfois voyant). Si la première partie présentait des archétypes Wooiens romantiques au milieu de tout le restes, le final les transforment en définitivement en véritable duo destructeurs, deux agents du chaos qui se débarrasse de leur fonction respective et se retrouve autour d’un élan chevaleresque commun… The Killer encore. Leur progression dans l’aéroport abandonné se fait d’abord en solo, jusqu’à leur rencontre et alliance face à un grand méchant Russe. Une baston où là encore, Ryoo déploie tout son savoir-faire en matière de découpage, où chaque coup fait mal et la chorégraphie n’en fait pas des tonnes et va à l’essentiel. C’est brutal, plein d’idée dans les chutes et impacts, l’emploi des armes et du décor, et ça maintient des lignes géométriques claires qui procurent un plaisir immédiat de lecture. Le deuxième acte du climax à l’extérieur sur le parking enneigé change la dynamique (espace ouvert, jeu de cache-cache entre les voitures, distance avec le sniper) et permet au réalisateur cette fois de démontrer sa gestion de l’espace entre les différents groupes éparpillés dans le décor. Même si moins impressionnant que ce qui a précédé, il y a là un final dramatique dans une pure tradition des films de Woo.

A couvert et blessés, un échange silencieux avec juste un regard et un mouvement de tête avant le baroud d’honneur dans la pure tradition du heroic bloodshed.

Après une telle débauche de talents cinématographiques (le travail sur le son des armes est fabuleux), on ne peut que regretter que Humint n’ait pas eu droit à une sortie en salle. Mais même sur un petit écran, Ryoo et son équipe prouvent leur supériorité sur 90% des autres réalisateurs d’action. Le coréen est arrivé à une maîtrise de son approche absolument formidable, entre la demande de l’impact moderne de la mise en scène et le respect d’une tradition du spectacle d’actionner asiatique. On passera donc sur les quelques scories du métrage, à savoir une musique oubliable et des méchants russes de dessins animés qui dénotent un peu milieu d’un film hyper classe et généreux, clairement son meilleur depuis son génial Battleship Island en 2017. Il reste plus qu’à attendre Hope de Na Hong-jin pour voir jusqu’où l’action coréenne peut aller (avec en plus un versant SF) mais dans tous les cas, le cinéma d’action qui cartonne, c’est là-bas que ça se passe.

David Vergne

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Auteur : David Vergne

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