[Film] Frère Des Ours, de Aaron Blaise et Robert Walker (2003)

Avide de vengeance, Kenai, un jeune Indien se lance à la poursuite du grizzly qui a tué son frère. Cependant, alors qu’il achève l’animal, le ciel s’ouvre et les esprits de la forêt, furieux, métamorphosent Kenai en ours. Pour retrouver sa forme humaine, il va lui falloir accomplir un voyage initiatique jusqu’à la montagne sacrée, là où la lumière touche la terre


Avis de John Roch :
Disney commence les années 80 en plein naufrage, la décennie précédente pendant laquelle la société cherche à se gérer tant bien que mal après le décès de Walt Disney en 1966 est marquée par un public qui n’est plus attiré dans les salles et les plus gros succès sont des ressorties qui constituent la principale rentrée d’argent dans les caisses. Cela ne s’arrangera pas par la suite, Disney n’a plus de magie, plus de ligne directrice claire, plus de public bien qu’il y ait eu volonté de diversification mais elle doit surtout faire face à une situation inédite : la concurrence. La plus connue est Don Bluth, qui avec Brisby Et Le Secret De NIHM va taper dans l’œil de Steven Spielberg qui va produire Fievel et le Nouveau Monde puis Le Petit Dinosaure et la Vallée des Merveilles. Deux cartons qui mettront à genoux Disney, qui face à une succession d’échecs commerciaux envisage très sérieusement de stopper la production de longs métrages pour se focaliser sur le petit écran, avant de trouver un léger espoir avec Basil Détective Privé qui rentre dans ses frais, et surtout à partir du début des années 90 où Disney va reprendre sa position de leader en balançant coup sur coup La Petite Sirène, La Belle Et La Bête, Aladdin et le Roi Lion. La seconde moitié des années 90 sera moins fructueuse car Disney va enchaîner les échecs commerciaux. Entre métrages aux scénarios jugés trop sombres pour le jeune public, et le développement de nouvelles technologies d’animation qui font exploser des budgets qui peinent à se faire rembourser, il est temps pour Disney, encore une fois, de changer de direction. C’est ainsi qu‘est lancé à l’aube du nouveau millénaire ce qui est appelé l’ère expérimentale. Entre Films en CGI, en animation traditionnelle ou les deux mélangés avec un ratio plus ou moins heureux quant au rendu à l’écran, ce n’est pas la période la plus marquante de Disney. Qui se souvient aujourd’hui de Chicken Little, Atlantide, Bienvenue Chez Les Robinson ou encore La Ferme Se Rebelle comme de classiques indémodables ? Et on ne parle qu’ici des métrages sortis au cinéma, passons sous silence les multiples suites sorties en DTV qui n’ont pour la plupart (pour ne pas dire quasiment toutes) aucun intérêt. Il faut également ajouter à cela un Pixar (pas encore à 100% propriété de Disney) au meilleur de sa forme qui alignait bombes sur bombes, et l’émergence des studios d’animation Dreamworks et Blue Sky qui ont su se positionner en challengers valables. Reste que cette période a vu trois métrages se démarquer : Kuzco : L’empereur Mégalo, Lilo Et Stich et Frère Des Ours.

Kuzco : L’empereur Mégalo et Lilo Et Stich ont pour eux leur côté anomalie : le premier est une grosse comédie dans laquelle tous les styles comiques sont mélangés, et le second explosait son aspect émotionnel en versant dans le drame social. Frère Des Ours lui est dans la forme plus conventionnel. On revient aux animaux qui parlent, aux chansons (avec ceci-dit une nuance à apporter) et par extension à un Disney un peu plus classique. Mais tout comme les deux métrages qui l’ont précédé, Frère Des Ours ne se repose pas sur un conte, un livre, un mythe ou une légende pour exister. Le film s’inspire du folklore Amérindien et en premier lieu l’animisme, la croyance que chaque élément de la nature possède un esprit. Cette philosophie est le moteur même d’un métrage dans lequel Kenai, qui vient de recevoir son animal totem, un ours, avant d’en tuer un pour venger la mort de son frère. Celui-ci, alors devenu un esprit va le punir en le transformant en ce qu’il vient d’assassiner, pendant que son autre frère le pensant lui aussi tué par un ours va le traquer pour également le venger. La genèse de Frère Des Ours, elle est née en 1994 sous l’impulsion de Aaron Blaise, animateur qui voulait travailler sur un film avec des ours pour parfaire ses talents. D’abord envisagé comme une adaptation du Roi Lear de Shakespeare, le projet refait surface à la fin des années 90 avec les prémices de ce qui va devenir Frère Des Ours. A ce stade le héro du métrage, Kenai, n’était pas un Amérindien transformé en ours en guise de punition pour en avoir tué un, mais un être métamorphe qui pouvait se transformer à volonté. C’est en 2001 que le métrage va réellement se transformer en ce qu’il est devenu. En pleine préproduction, il est décidé de remanier un script dans lequel Kenai entamait son voyage initiatique avec un grizzly vocalement interprété par Michael Clarke Duncan, qui avait même commencé à enregistrer ses répliques. Seulement, la dynamique entre les personnages ne fonctionnait pas et ne permettait pas d’exploiter correctement les thématiques du métrage. Il est alors décidé de remplacer le grizzly par Koda, un ourson orphelin qui se rend à un rassemblement de ses semblables, pile là où « la lumière touche la terre », l’endroit où les esprits se rencontrent et où Kenai pourra demander à reprendre sa forme humaine.

Intéressant dans le fond, Frère Des Ours aurait pu uniquement apporter un discours écologique, sur l’importance du respect de la nature et de la main mise sur l’Homme sur celle-ci. Le film va cependant plus loin que ça. A travers l’animisme, les personnages et le changement de perspective bien vu en changeant de format d’image passé le premier tiers (une première et dernière chez Disney), le métrage parle de choses telle la tolérance entre les peuples, le respect des différentes cultures, la compréhension de l’autre sans le juger, le poids de la culpabilité, le deuil, la haine qui appelle à la haine, la responsabilité de ses actes à assumer sans blâmer les autres pour les conséquences. Frère Des Ours parle de beaucoup de choses sans pour autant faire dans la morale facile. Au contraire, le film se révèle plus subtil que ça et un double niveau de lecture est rapidement identifiable, en faisant une œuvre qui contentera aussi bien les petits que les grands, chose qui est toujours signe d’un film d’animation réussi et dans ce cas ça l’est aussi bien dans le fond que dans la forme. Réalisé dans les studios de Disney Floride, structure toute fraîche qui ne coûtait pas trop cher (le studio était situé dans des locaux de Disney World Orlando) et déjà responsable de Lilo Et Stitch, Frère Des Ours malgré quelques passages contenant des CGI (au service du film et non le contraire) reste animé en très grande partie à la main. S’inspirant des toiles d’Albert Bierstadt, peintre du XIXe siècle célèbre pour ses paysages sur la nature américaine, le film est visuellement superbe et contient son lot de scènes marquantes. Que ce soit d’ordre visuel (la scène où Kenai se transforme en ours est sublime, probablement ce qui est sorti de mieux chez Disney) ou psychologique (le mystère autour de Koda est attendu mais si bien entretenu qu’il en devient émouvant), Frère Des Ours fait honneur à la firme aux grandes oreilles qui trouve ici le plus beau film issu de l’ère expérimentale. Qui dit Disney dit chansons, et là aussi le résultat est excellent. Ce ne sont pas les personnages (par ailleurs au casting vocal impeccable) qui chantent, il s’agit d’une véritable bande son alternant entre morceaux du grand Phil Collins (qui a chanté l’intégralité des chansons dans cinq langues, six si on compte un morceau en Japonais) qui a même composé la BO d’ordre général avec Mark Mancina (les deux ont collaboré ensemble sur Tarzan, mais le compositeur est aussi à l’origine des musiques de Speed, Les ailes de L’Enfer, Bad Boys et Twister). Mais c’est surtout les chœurs bulgares, chantant des paroles Inuits qui marque, sublime et utilisé sans outrance, juste quand il faut (si la scène où Kenai se transforme en ours est sublime, probablement ce qui est sorti de mieux chez Disney, est en bel parti due à cet incroyable chant traditionnel du pays). Ce qui manque à Frère Des Ours, c’est des personnages secondaires marquants qui se révèlent sans réel substance. Ils sont sympas à l’image des caribous mais pas forcement indispensable et un dernier tiers qui va beaucoup trop vite. Rien de préjudiciable tant ce Disney est aujourd’hui bien trop sous-estimé, voir oublié. Bien trop au vu de ses qualités évidentes.

LES PLUS LES MOINS
♥ L’un des meilleurs films issus de l’ère expérimentale de Disney
♥ Visuellement, ça a de la gueule
♥ Thématiquement parlant, il y a de quoi faire
♥ Des scènes superbes
♥ La musique
⊗ Une dernière partie qui va trop vite
⊗ Des personnages dispensables

Frère Des Ours, c’est un Disney sous-estimé, voire oublié. Il s’agit pourtant d’un dessin animé aux différents niveaux de lecture plus intéressant et subtil qu’il en a l’air



Titre : Frère Des Ours / Brother Bear
Année : 2003
Durée : 1h25
Origine : USA
Genre : Juger sans faire preuve de tolérance, c’est le mal
Réalisateur : Aaron Blaise et Robert Walker
Scénario : Tab Murphy, Lorne Cameron, David Hoselton, Steve Bencich et Ron J. Friedman

Acteurs : Joaquin Phoenix, Jeremy Suarez, Jason Raize, Rick Moranis, Dave Thomas, D.B. Sweeney, Joan Copeland, Michael Clarke Duncan,Harold Gould
Rick Moranis


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Auteur : John Roch

Amateur de cinéma de tous les horizons, de l'Asie aux États-Unis, du plus bourrin au plus intimiste. N'ayant appris de l'alphabet que les lettres B et Z, il a une nette préférence pour l'horreur, le trash et le gore, mais également la baston, les explosions, les monstres géants et les action heroes.
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