[Film] DC, de Arun Matheswaran (2026)

Après avoir braqué un convoi policier pour récupérer des armes, Das et sa bande sont pourchassé par une task force policière mené par l’inspecteur fou Bojaraj. Durant leur fuite, Das et son équipe vont faire la rencontre de Chandra, qu’ils vont libérer d’un bordel crado. Lancés dans une spirale de violence, Das et Chandra vont se découvrir et se reconstruire sur leur soif de vengeance commune.


Avis de David Vergne :
Le nouveau Arun Matheswaran était une des grosses attentes du cinéma tamoul, annoncé comme une relecture du classique Devdas de Sarat Chandra Chattopadhya écrit en 1917 (adapté environ 60 fois depuis). Le réalisateur déjà responsable de Rocky, Saani Kayidam et le monstrueux blockbuster Captain Miller en 2024 revient avec un projet plus modeste (c’était à la base son premier film à réaliser il y a 10 ans) que son précédent effort et livre encore une fois un pur film de genre. Après le néo noir, le rape and revenge et le film de guerre barbare, Matheswaran embrasse le genre qui l’accompagne depuis ses débuts : le Western. DC nous met directement dans l’ambiance avec son introduction, à savoir le braquage d’une diligence (le convoi de police) par une clique de bandits masqués, option sandales et bandanas. Leur chef Das (interprété par Lokesh Kanagaraj le réal du LCU) se présente comme un braqueur / bandit / justicier / vigilante, guidé par un code moral bien à lui. Il va ensuite être sollicité par une femme dont le mari a disparu après avoir aidé la police. Das découvre que le policier en question (corrompu forcément, on est au Tamil Nadu) a abattu le père, un agriculteur qui a tout vendu pour payer l’éducation de son fils, récupéré l’argent et jeté sa dépouille dans la forêt. Sans fioritures, Das l’abat d’une balle dans la tête. La police met donc en place une task force dirigée par le policier fou Bhojaraj (Krish Dayal), chargé de trouver et abattre la bande de Das quoi qu’il en coûte.

Voilà donc le postulat de départ, un set-up pour une grosse poursuite de 2h20 à travers le Tamil Nadu avec ce que cela implique d’embuscades, planques et gunfights. C’est durant cette fuite et une longue planque dans un hôtel que Das fait la rencontre de la chanteuse Parvathy (Sanjana Krishnamoorthy) et va lui ouvrir son cœur. Cette accalmie dans sa vie de hors la loi connaîtra une issue tragique, marquant le début des hostilités entre lui et Bhojaraj. C’est avec la rencontre de Chandra (Wamiqa Gabbi) dans un bordel crado lors d’une descente vengeresse que le taciturne Das va de nouveau, mais difficilement s’ouvrir. Si Das et son équipe amènent un premier background sociétal au film avec la place de la police corrompue, la filiation père-fils ou encore la question de la légitimité de la violence (une récurrence chez Matheswaran), Chandra soulève la question de la place des femmes et ce n’est pas joli joli comme on pouvait s’en douter. Les (très) jeunes filles vendues à des proxénètes -souvent par leur propre famille- leur traitement par toute une chaîne de castes abusives (jusqu’aux gynécologues !) mais aussi le pouvoir du sexe féminin.

True Romance

Le réalisateur va lier le destin de Das et Chandra dans la seconde partie du film en dévoilant petit à petit leur passé. Ils sont le produit d’un monde violent, un monde qui leur a volé leur enfance. Et face à celui-ci, ils ne peuvent y répondre que de la même façon, flingue à la main. Le film prend alors une dimension « romantique », tout en pudeur et retenue, avec ces deux êtres totalement morts et qui vont ressusciter au contact l’un de l’autre. Lorsque Das massacre les types du bordel pour libérer Chandra (sur la musique démentielle de Anirudh, comme toute la BO du film), la violence barbare est naturelle, difficile et fatigante. Das laisse exploser sa colère et ses remords en tranchant bras, jambes et têtes. Matheswaran ne propose pas une chorégraphie de super héros ou une approche martiale. C’est du brut de décoffrage et le côté naturel de la violence ne fait que décupler son impact. C’est peut-être une scène « déjà-vu » (la maladie de la baston du couloir ou ascenseur qui contamine le cinéma d’action depuis 20 ans) mais son but n’est pas dans la confrontation elle-même. C’est une scène cathartique pour Das mais c’est la chute est d’une tristesse terrifiante : une fois dehors et n’ayant jamais vu le ciel, la Chandra enfin libre avoue qu’elle ne sait pas où aller.

Le couple va alors se former petit à petit sous nos yeux, entre scènes de torture, poursuites et fusillades de bourrin, avec des touches de naïveté déchirantes : un simple contact de main devient un pic émotionnel tétanisant. Lokesh Kanagaraj fait un travail remarquable pour sa première en tant qu’acteur et son implication (après un mois de préparation physique en Thaïlande) est totale. Le réalisateur le dirige parfaitement dans ce rôle quasi mutique, tout en retenue et clopage intensif avec certainement un cancer du poumon à la clé pour l’acteur. En plus de l’archétype qu’il incarne tout le long du film, Kanagaraj se montre convaincant lorsque le script réoriente la trajectoire de ce type violent « pour la bonne cause ». Mais la révélation est vraiment du côté féminin, avec Wamiqa Gabbi en Chandra.

« Viens avec-moi si tu veux vivre »

L’actrice livre une prestation totale, avec une palette de jeu assez incroyable. Il y a une tristesse, un abandon dans son regard flottant au début mais on y décèle une force. Puis elle va s’attacher à Das et devenir son égal, son binôme, son complément. C’est même elle qui va monter le dernier plan en mode Robin des Bois, lancer l’assaut sur la prison, tout en accomplissant sa vengeance avec une détermination et une rage des enfers. Vraiment un superbe personnage, magnifiquement incarné, une Bonnie qui attendait son Clyde dans le donjon des violeurs et qui va rendre la justice en faisant parler la poudre sur la deuxième heure du film. L’alchimie entre les deux personnages, leurs interprètes, la manière dont le réalisateur filme les silences entre eux, leur désespoir, leur besoin mutuel d’expression de violence et leur complémentarité bouleversante en font un des plus beaux couples vus sur un écran récemment.

Dacoit Western

Le réalisateur abandonne la construction de ses films précédents en chapitre (parfois un peu maniérée) pour instaurer une narration directe, plus en accord avec l’urgence des situations que vivent les personnages dans cet Est sauvage. Une urgence qui se traduit par une succession de péripéties sans temps mort et une caméra qui tente de capter le chaos au milieu des grands espaces. Le scope déployé colle le plus souvent au basque du couple de héros et oublie un peu l’environnement. Ce que Matheswaran avait su magnifier dans Rocky avec ses plans larges d’humains perdus dans le cadre (c’était quasi métaphysique), il ne veut pas le reproduire ici et abuse donc parfois de plan trop serrés, de focales trop longues et une caméra un peu trop tremblante lors des affrontements car le film est entièrement shooté à la main. Cette sensation de claustrophobie avec ses perspectives écrasées – tout le film est shooté entre 135mm et 180mm – gâche un peu le scope mais c’est compensé par la beauté de certains plans et une multitude d’idée de réalisation : l’utilisation du ralenti, les silhouettes du couple au couchant ou au milieu de la fumée à la fin, ou encore le premier grand angle lors de la découverte de la mer pour Chandra où on respire avec elle.

Qui dit Western dit gunfight et le réalisateur a la volonté de livrer des gros morceaux d’action, entre la scène du bordel donc, la scène de la prison, ou encore le final qui promettait un Alamo en sandales. Des scènes brutales, réalistes, et quasiment sans chorégraphie visible, ça défouraille comme ça peut sans postures cool ni gun-fu à la con. Ici on meurt à tout moment. Il préfère garder l’action au niveau des sentiments de ses personnages plutôt que de la rendre épique (il faudra aller du côté de Captain Miller pour voir ça). Et en gardant son action à cette échelle, Matheswaran rend sa scène finale terriblement touchante, avec ces 2 héros enfin apaisés.

Techniquement, il y a toujours ce soin apporté à la confection du film et l’importance du réalisme chez le réalisateur, avec des impacts sans CGI, la poussière et la sueur sous cette lumière écrasante, qui propose un équilibre subtil entre naturalisme cru et pointe d’onirisme. Depuis son premier film, le réalisateur fait preuve d’un sens du cadre et de la composition assez rare de nos jours. Avec DC il opère une synthèse entre son approche surstylisée (Rocky) et sa caméra naturaliste (Saani Kayidam). On peut regretter ce compromis qui n’est pas tout le temps abouti (et la disparition de ces fameux plans de cadre dans le cadre) mais la proposition reste hyper réjouissante avec une quantité de plans sublimes, bien chargés émotionnellement et boosté par la musique incroyable du film. La combinaison des images et de cette BO donne des purs moments de cinéma. Et puis ça sent vraiment la poussière, tout le monde transpire, ça saigne beaucoup sans tomber dans la démonstration de neuneu, et on pense pas mal à la rudesse du cinéma de Walter Hill (Extrême Préjudice) voir de Peckinpah (Alfredo Garcia surtout). Mais bien au-delà d’un cinéma référencé de petit malin, les films d’Arun Matheswaran confirment surtout la progression de son talent et son envie de cinéma sans compromis et énervé. A une époque qui célèbre le cinéma mortifère, DC est une nouvelle preuve de la vivacité du cinéma Indien.

LES PLUS LES MOINS
♥ Un couple de personnages absolument fabuleux, magnifiquement interprété.
♥ Un gros morceau de réalisation, entre western et étude de personnage
♥ Une bande son A-TO-MIQUE qui emporte le film
⊗ Une caméra un peu trop shaky lors des scènes d’action
⊗ Un équilibre entre spectacle et intimité pas toujours abouti

Malgré quelques choix de réalisation cohérents mais pas des plus agréables et une articulation scénaristique un poil grossière dans sa première partie, DC reste un gros morceau de cinéma. Un western romantique avec un couple d’outsiders magnifiques et jusqu’au-boutiste. Arun Matheswaran n’en oublie pas pour autant le spectacle et livre un film de grande classe, poussiéreux et touchant sur une bande originale qui tabasse.



Titre : DC
Année : 2026
Durée : 2h22
Origine : Inde
Genre : Action / Romance
Réalisateur : Arun Matheswaran
Scénario : Arun Matheswaran, Arun Ranjan

Acteurs : Lokesh Kanagaraj, Wamiqa Gabbi, Sanjara Krishnamoorthy, Kasthuri Raja, Thalaivasal Vijay, Krish Dayal, Avinash Raghudevan, Jawahar Sakthi, Sharath Ravi


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Auteur : David Vergne

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