[Dossier] Le monster universe du DTV chinois

Depuis la fin des années 90, on a vu fleurir tout un tas de films de monstres bon marché, parfois appelé mockmusters quand ils singeaient, mais sans le sou, un blockbuster américain. Il y a eu d’abord Nu Image, avec par exemple ses films Shark Attack ou Spiders, le célèbre Roger Corman qui s’est engouffré dans la brèche avec par exemple Piranhaconda ou la saga Sharktopus, mais aussi et surtout le célèbre duo The Asylum / SyFy qui en a pondu une chiée, de 5-Headed Shark Attack à Dinoshark, en passant par les sagas Mega Shark et bien entendu Sharknado. Mais les Américains n’ont pas le monopole des serpents géant, des crocodiles hors normes, des requins des neiges et autres dinosaures échappés d’une île perdue puisque depuis la deuxième moitié des années 2010, ils ont une concurrence féroce des Chinois, ou plutôt des DTV chinois puis qu’on en a vu fleurir un nombre incalculable sur les plateformes de SVOD chinoises du type iQiYi, Youku ou Tencent Video. Car comme ceux qui s’intéresse à ce genre de plateformes le savent, dès qu’un DTV fait un score qui dépasse toutes les attentes, on en voit fleurir toute une tripotée.

Alors soyez les bienvenus dans le merveilleux monde des films de monstres géants des plateformes des SVOD chinoises.


  1. Introduction
  2. Le film qui a démocratisé le genre
  3. L’importance de Youku et la généralisation
  4. Une formule bien rodée
  5. Diversité, efficacité
  6. Un renouveau en vue ?
  7. Conclusion

Le film qui a démocratisé le genre

Le cas du film de monstres à la moulinette DTV chinois n’est pas isolé. Je vous avais par exemple parlé du phénomène des films de snipers mais c’est la même chose pour les films de pillage de tombes, pour les wu xia pian d’enquête façon Detective Dee, ou encore pour les ghost kung fu comedy. Bien qu’il y ait eu quelques tentatives de films de monstres les années précédentes, il y a malgré tout un point de départ vraiment identifiable pour cette vague de films de monstres, à savoir le film Snakes, également appelé Big Snake, réalisé par Lin Zhenzhao. Oui, il a plusieurs titres car très souvent, ces DTV n’ont pas de réels titres anglais, les traductions varient selon les plateformes qui les diffusent, et donc un DTV chinois peut parfois avoir jusqu’à 2 ou 3 titres anglais différents. Le réalisateur Lin Zhenzhao a expliqué avoir observé une certaine lassitude du public devantde la production DTV de cette époque, qui était essentiellement fantastique et martiale, où tout semblait se ressembler, et qu’il a voulu importer la formule du film de monstre à l’américaine, formule qu’il réutilisera trois ans plus tard avec le film Restart The Earth (2021), mais avec des plantes géantes vivantes et en bien moins réussi. Mais avec Snakes, le but était de mettre en scène un animal bien ancré dans l’imaginaire chinois et le pari a été gagnant.

Avec son budget de 7 millions de yuans (environ 1 million de dollars américains), Snakes en a rapporté plus de 50, soit un retour sur investissement de plus de 7 fois la mise de départ, un record qui n’a depuis jamais été atteint pour aucun autre film de monstres géants. Pourtant, le public chinois n’a jamais été friand de ce genre typiquement occidental (King Kong, Les Dents de la Mer, …) mais tout semblait aligné pour que ça fonctionne. Et forcément, ce succès spectaculaire pour l’industrie du DTV a immédiatement fait des petits, de nombreux petits, de très/trop nombreux petits.


L’importance de Youku et la généralisation

Si les films de monstres géants ne sont pas qu’un effet de mode suite au succès de Snakes en 2018, c’est parce qu’il semble y avoir eu toute une stratégie de la plateforme de SVOD Youku qui n’a pas simplement laissé faire le succès de son film de serpent géant. En effet, avec son programme de coproduction, Youku a explicitement construit une série de films pour en quelque sorte créer un « monster universe » plus ou moins cohérent, avec d’autres types de monstres, mais aussi tout un marketing autour. Jeux promotionnels, campagnes transmédias, chaine YouTube dédiée à la promotion de ces films de monstres avec des extraits mais aussi parfois des films dans leur intégralité (mais avec une image et un son moyen pour encourager les gens à aller directement sur les plateformes SVOD), … La réussite est belle et bien là et les cinq films phares de cette stratégie ont cumulés environ 140 millions de yuans (environ 20 millions de dollars US), soit environ 28 millions de yuans par film, ce qui est très largement au-dessous de la moyenne du marché à cette époque. Youku a ainsi transformé un succès isolé en véritable machine à cash et le « film de monstres » est même devenu une catégorie à part entière sur la plateforme, une catégorie bichonnée avec un ajout très régulier de films.

Suite au succès de Snakes (2018), ce n’est pas une vague mais un raz-de-marée de films de monstres qui sont enregistré à l’administration du cinéma. Juste entre février et août 2019, ce ne sont pas moins de 71 films estampillés « monstres » qui ont été déposés. Et si on prend en compte les dossiers de l’ancien système d’enregistrement des films chinois, on dépasse aisément la centaine. Petit à petit se sont dessinées des sous-catégories, avec par exemple les films de requins et crocodiles, les films de monstres aquatiques « autres », les films de dinosaures, les films de plantes mutantes ou encore les films mettant en scènes des insectes géants divers et (a)variés. Il y en avait tellement et la concurrence était devenue tellement féroce qu’il n’était pas rare que plusieurs studios déposaient, la même année, des titres presque identiques, ce qui donnait par exemple naissance à trois films de crocodiles aux titres presque similaires en à peine quelques mois.


Une formule bien rodée

Comme souvent pour ce genre de production à destination des plateformes de SVOD chinoises, le retour sur investissement doit être rapide. Il faut savoir que ce cinéma repose sur un modèle de rémunération à la performance, c’est-à-dire que les plateformes rémunèrent les producteurs au prorata du temps de visionnage payant, des nouveaux abonnés que le film semble avoir généré et parfois, en fonction des abonnements, des revenus publicitaires. Le prestige n’est ici qu’accessoire et dans l’absolu, il vaut mieux un monstre numérique bancal mais qui capte l’attention pendant les six premières minutes, qu’un film où tout se joue sur toute la longueur. Si on en croit les statistiques, c’est dans ces six premières minutes que tout se joue. L’offre est telle qu’il faut essayer d’accrocher immédiatement le spectateur et c’est pour cela que dans une majorité de DTV chinois, une bonne partie du budget est utilisée pour créer une grosse scène d’introduction censé dire au spectateur « Ne zappe pas, reste sur ce film, tu vas voir, c’est trop bien ». De plus, étant donné le modèle de rémunération, l’investissement du film est parfois déjà rentabilisé par ces six premières minutes. Et forcément, une grosse majorité de ces films de monstres ont une grosse première attaque, en général soignée, du monstre en question dans les six premières minutes, quitte à ce que le reste soit de moins bonne qualité.

Le cahier des charges est souvent également assez proche d’un film à l’autre, avec un nombre de décors assez limité afin de concentrer le budget sur les plans où le monstre apparait, que ce soit une île sortie des radars, une base scientifique abandonnée dans laquelle un savant fou a fait des expériences sur des animaux, un fleuve au fin fond de la jungle… Le scénario y est souvent minimaliste, générique, voire interchangeable, avec une structure classique en trois actes qu’on retrouve d’un film à l’autre, et des dialogues / personnages plus fonctionnels que réellement importants. Enfin, beaucoup de titres sont également assez génériques et surtout suffisamment explicites pour que, à leur simple lecture, on comprenne réellement ce qu’on va trouver dans le film. Giant Crocodile (2019) ? Un crocodile géant. Water Monster ? Un monstre dans l’eau. Rising Boas in a Girls School ? Eh bien un boa géant dans une école de filles.


Diversité, efficacité

Contrairement aux bobines américaines de The Asylum, Corman ou Syfy, qui restent souvent assez classiques dans les monstres géants qu’ils mettent en images (requin, crocodile, serpents, …), l’industrie chinoise de la SVOD essaie de varier les plaisirs en n’hésitant pas à piocher dans le folklore local, s’appuyant sur des écrits plus ou moins anciens pour mettre en scène de nouvelles créatures plus ou moins étranges. On va piocher par exemple dans le Livre des Monts et des Mers, ou dans la légende de Yeren, créature légendaire également appelée L’homme sauvage de Shennongjia, avec très souvent des monstres qui incarnent une angoisse nationale précise. Et il semblerait que ce soit une « demande » d’essayer de sortir petit à petit de ce qu’il se fait aux Etats-Unis, aussi bien les petites production lowcosts, que les grosses productions du genre King Kong ou Jurassic World.

Qu’en est-il de la qualité des produits finis ? Disons que ce n’est pas forcément ce qui importe les producteurs. Tant que les six premières minutes accrochent le spectateur et ne le font pas zapper sur un autre film, le pari est déjà gagné. Du coup, il faut avouer que la qualité générale des films est assez aléatoire et, si on regarde un peu les moyennes sur un site comme Douban, le IMDB chinois, rares sont les films de monstres qui dépassent les 6/10, la moyenne se trouvant plus souvent entre 3 et 4/10. Il faut dire que les scénarios sont souvent truffés d’incohérences et de facilités, que les CGI ne sont pas toujours bien folichons et que les films essaient souvent d’être très généreux sans forcément avoir le budget pour montrer leur monstre toutes les trois scènes. Bien entendu, dans le lot surnagent des petites pépites ultra funs car ayant réellement compris quoi donner au spectateur, comme Crazy Tsunami, Snakes, Anaconda (le remake du film US) ou encore Sharktopus (le remake du film US), mais d’autres s’enlisent très rapidement et ne sont au final que séries B très moyennes, voire des étrons noyés au milieu de la masse, à l’instar d’Escape from Shark’s Mouth, Restart the Earth, Huge Shark ou encore The Captives.


Un renouveau en vue ?

Le genre a très rapidement atteint ses limites et, dès 2020, environ deux tiers des films de monstres ne rentabilisaient pas leur investissement, la faute sans doute à un trop grand nombre de films de monstres qui sont sortis en très peu de temps. Mais ce qui a forcé le genre à franchir un cap, c’est l’avènement en 2022/2023 des micro-dramas avec un public qui a délaissé les films pour ce genre de formats très courts et parfaits pour un petit visionnage lors d’un trajet en transport en commun, mais aussi le resserrement des critères de financement des plateformes, réduisant drastiquement le nombre de films du genre sortant chaque mois. Mais ça a également poussé les studios qui continuaient d’en sortir à rehausser la qualité de leurs films, années après année, à investir plus massivement dans les effets visuels, à explorer de nouvelles thématiques plutôt que de sans cesse copier ce qui a déjà été fait, afin d’essayer de sortir du lot. La saga Big Snake / Snakes a par exemple changé complètement le moteur 3D de son serpent pour le 3ème film et a revu son budget à la hausse afin d’amener un peu de fraicheur à la saga, par exemple en faisait s’affronter le serpent contre d’autres créatures.

Dès le début 2025, même si le genre continue malgré tout de cartonner avec des produits comme Anaconda (deuxième film DTV le plus rentable de l’année 2024), on note une grosse chute de dépôt de titres pour les films à venir. Néanmoins, dans ce qui continue de sortir, on notera une tentative de renouvellement thématique et une réelle envie de proposer autre chose que du requin, du crocodile et surtout du serpent, ce dernier ayant le marché quelques années auparavant. A voir si un nouveau succès surprise viendra relancer la machine.


Conclusion

Il est difficile de s’y retrouver dans la jungle du DTV chinois et il est tout autant difficile de s’y retrouver dans le genre ultra prolifique du film de monstres géants. Bien qu’il y ait eu des tentatives plus précoces, comme Million Dollar Crocodile en 2012, le boom de 2018 avec Snakes a donné naissance a plus d’une centaine de films de monstres divers et variés, sans compter les films qui mettent en scène ces monstres en les mettant dans un enrobage différent, comme par exemple les films de pillage de tombes qui aiment mettre un monstre géant (serpent, araignée, …) en guise de combat final dans une grande caverne au trésor. Mais une chose est sûre, c’est qu’on n’a pas fini de voir passer des affiches avec une homme ou une femme fuyant devant un animal / monstre beaucoup trop gros pour lui laisser une chance.

Si vous désirez vous lancer dans le film de monstres chinois des plateformes telles que iQiYi, Youky ou Tencent Video, vous pouvez retrouver ci-dessous les textes que nous avons consacré à certains d’entre eux, ou alors vous pouvez vous la jouer comme certains amateurs de DTV chinois (dont je fais partie), en vous en remettant au hasard ou en vous laissant porter par votre feeling en utilisant la célèbre technique du « choix à la jaquette ».

Quelques exemples d’affiches de ces DTV de monstres géants :


  1. Introduction
  2. Le film qui a démocratisé le genre
  3. L’importance de Youku et la généralisation
  4. Une formule bien rodée
  5. Diversité, efficacité
  6. Un renouveau en vue ?
  7. Conclusion

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Auteur : Cherycok

Webmaster et homme à tout faire de DarkSideReviews. Fan de cinéma de manière générale, n'ayant que peu d'atomes crochus avec tous ces blockbusters ricains qui inondent les écrans, préférant se pencher sur le ciné US indé et le cinéma mondial. Aime parfois se détendre devant un bon gros nanar WTF ou un film de zombie parce que souvent, ça repose le cerveau.
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