[Film] Sons of the Neon Night, de Juno Mak (2025)

Une explosion soudaine se produit dans Causeway Bay, un quartier enneigé hongkongais de gratte-ciels, tuant un riche homme d’affaires et déclenchant un conflit féroce entre des trafiquants de drogue et ceux qui s’opposent à eux. L’enquête révèle que ce chaos fait partie d’une série d’actions désordonnées et méticuleusement planifiées, orchestrées par l’héritier d’un syndicat du crime. Une guerre est déclarée pour créer « un monde sans drogue » ; le monde des affaires et le monde interlope hongkongais sont alors plongés dans un chaos total.


Avis de Cherycok :
C’est en 2025 qu’est enfin arrivé une des plus grandes arlésiennes du cinéma de Hong Kong, le second film du réalisateur Juno Mak, après son décrié mais pourtant excellent Rigor Mortis (2013), Sons of the Neon Night qui était attendu comme le messie par bon nombre d’amateurs de cinéma de Hong Kong tant les premières images dévoilées aux alentours de 2018 les ont fait sautiller d’impatience, aussi bien par son casting de luxe que par le style visuel adopté et l’ambiance générale qui s’en dégageait. Mais comme bon nombre de films à la production chaotique, qui aura duré pas moins de huit ans, le produit fini sort souvent tout cabossé et Sons of the Neon Night fascine autant qu’il désoriente. Une chose est sûre, c’est qu’il risque de ne laisser personne indifférent et après visionnage, il est facile de comprendre les avis très négatifs qu’on peut trouver sur la toile. C’était d’ailleurs déjà le cas de Rigor Mortis qui avait divisé les foules, certains ayant eu besoin de plusieurs visionnages pour réellement apprécier le film. Et pourtant, j’ai aimé Sons of the Neon Night. Je l’ai même beaucoup aimé parce que, malgré ses tares, malgré ses défauts indéfendables, il m’aura tout simplement envoûté. Mais avant de vous en parler plus en détails, revenons un peu sur la genèse de ce « monstre cinématographique » car sa conception est presque aussi intéressante que le film en lui-même.

Lorsque sort Rigor Mortis en 2013, le premier film de Juno Mak donc, ce dernier a déjà Sons of the Neon Night en tête et dès 2015, le projet est annoncé. Selon les dires du réalisateur, il veut créer une œuvre très dense mêlant crime organisé, liens familiaux, structure chorale complexe et réflexion philosophique sur la drogue. Lorsque Mak écrit le scénario, le projet est pensé comme un récit tentaculaire et l’ambition est quelque part de créer un blockbuster d’auteur. Juno Mak voit les choses en grand, en très grand, en trop grand sans doute. Le tournage va s’étaler de 2017 à 2018 avec pas moins de 140 jours de tournage. Juno Mak va utiliser jusqu’à 10 caméras simultanément afin de capter plusieurs angles et lignes narratives à la fois, et surtout avoir suffisamment de rushs pour créer le film qu’il a vraiment en tête. Sa vision, c’est celle d’un Hong Kong de 1994 entièrement sous la neige, aux relents de films post-apocalyptique, une sorte d’uchronie qui va obliger toute l’équipe technique à construire des décors gigantesques dans des studios à Huizhou en Chine, comme par exemple 6000m² du quartier de Causeway Bay qui ont été entièrement reconstitués à l’échelle 1:1. Le budget explose plusieurs fois et s’élèverait au final à pas moins de 400 millions de dollars HK, soit plus de 50 millions de dollars américains, classant immédiatement Sons of the Neon Night parmi les films HK les plus chers jamais tournés. Avec ce film, Juno Mak affirme ne pas vouloir raconter une histoire mais créer un univers autonome presque hors du temps, avec un visuel très particulier qui fera que la post-production sera longue tant Juno Mak est reconnu pour être perfectionniste. Bien entendu, le Covid-19 est venu se mêler à tout ça, comme pour beaucoup de films de l’époque, mais ce n’est pas le principal problème.

Là où Mak aurait rencontré un mur (notez l’emploi du conditionnel), c’est qu’il aurait proposé aux distributeurs un montage initial de pas moins de 5 à 6h. Il a tourné énormément de rushs, il voulait tout garder pour développer en profondeur les arcs narratifs de chacun des quatre personnages principaux. Il y avait des plans qui duraient énormément, tout comme certaines scènes de dialogues philosophiques qui dépassaient parfois 10 minutes. Il y avait tout une tripotée de personnages secondaires qui avaient eux aussi des arcs narratifs. Le tout avec une approche presque expérimentale de faire les choses, avec une envie de déconstruire puis reconstruire les règles du cinéma, quitte à ce que son film soit imparfait, voire incompris. Et pour un distributeur, sortir quelque chose d’aussi long, c’est impensable. Pas le choix pour Mak s’il veut que son film voie le jour, il doit le charcuter, il doit virer beaucoup de choses, quitte à mettre à mal la continuité scénaristique sur la durée. Un premier jet de presque 3h aurait vu le jour, et c’est finalement une version de 2h02 qui sort en salle à Hong Kong après quelques séances en festival (dont Cannes en 2025), dans une version clairement malade qui donne cette impression de trop-plein, cette impression d’un film beaucoup trop dense pour sa durée, et on ne peut clairement pas donner tort à ces reproches qui sont fait au film. Oui, il y a beaucoup trop de personnages dans Sons of the Neon Night, et surtout beaucoup trop de personnages secondaires dont les sous-intrigues ne sont au final qu’effleurés. Même chose pour les arcs narratifs des quatre personnages principaux qui semblent tronqués, au point qu’on a parfois du mal à vraiment comprendre les motivations. Le scénario en lui-même devient rapidement brouillon, confus, trop touffu, avec des thèmes qui sont évoqués et qui ne sont finalement qu’esquissés. On sent ce montage à la hache qui finalement amène un côté clip de luxe de 2h au film car on a du mal à s’investir dedans. Il manque des bouts, il manque parfois du liant et on le constate même à l’intérieur d’une même scène, aussi bien d’exposition et d’action, sans qu’il y ait besoin d’avoir fait des études de cinéma pour voir où on a enlevé des morceaux. Oui, c’est un film qui semble mutilé et ça risque d’en déstabiliser plus d’un.

Et pourtant, Sons of the Neon Night s’avère assez fascinant et m’aura tout bonnement hypnotisé. Déjà, tout la légende autour de ce film et le produit fini un peu difforme, ça donne un petit côté mystique au film. Mais surtout, à l’instar de son premier film Rigor Mortis, si on se laisse embarquer par le visuel assez hallucinant et l’ambiance parfois presque onirique du film, si on est prêt à vivre une expérience parfois assez hors du commun, on est rapidement subjugué. Cette vision d’un Hong Kong de 1994 sous la neige, aux vieux relents post-apo, est tout bonnement hallucinante. Juno Mak s’est battu bec et ongles avec ses investisseurs pour imposer sa vision des choses, particulièrement sur le visuel de son film, et il a bien fait tant chaque scène, chaque plan est un pur régal pour les yeux. Alors, certes, les CGI sont loin d’être parfaits, et ce dès la première scène d’action dans l’introduction (le bus et les explosions en CGI), mais la photographie hyperstylisée donne un look assez impressionnant au film. Les couleurs sont ultra désaturées au point d’avoir l’impression d’un film proche du noir et blanc la plupart du temps. Chaque cadre est pensé comme une toile de maitre avec toujours cette envie de créer une esthétique glaciale, pas seulement avec la neige qui tombe presque non-stop, mais aussi dans le visuel de Hong Kong qui nous est présenté et qui semble irréel, dans ces pièces souvent anormalement blanches, au point que Sons of the Neon Night en devient une expérience sensorielle plus qu’un film en tant que tel, qui certes oblige le spectateur à s’impliquer bien plus que d’habitude tout en l’obligeant à se laisser porter, à laisser faire ses sens plutôt que son cerveau. Qu’on apprécie ou pas le film, on peut clairement applaudir cette audace, cette ambition, voire cette provocation du réalisateur, surtout lorsqu’on voit l’état du cinéma d’action hongkongais de ces dernières années. Oui, car même si Sons of the Neon Night est relativement lent, il y a des scènes d’action, intenses et très stylisées, plutôt réussies, qui quelque part déconstruisent ce qu’on avait l’habitude de voir dans les heroic bloodshed dont HK avait le secret. Et puis quel casting ! Certes, ils y a les quatre personnages principaux, incarnés par incontournables Takeshi Kaneshiro, Tony Leung Fa-Fai, Louis Koo et Lau Ching-Wan, quatre grandes vedettes du ciné HK. Mais dans les seconds rôles et dans les micro-rôles, quelle joie de retrouver des acteurs comme Richie Ren (Breaking News), Wilson Lam (Magic Cop), John Ching Tung (An Eye for an Eye), Lau Wing (Swordsman and Enchantress), Conan Lee (Tiger on the Beat 2) ou encore Lowell Lo (Rosa).

LES PLUS LES MOINS
♥ Visuellement dingue
♥ Cette vision uchonique de Hong Kong
♥ L’ambiance crépusculaire
♥ Le casting de luxe
♥ Des scènes d’action réussies
⊗ Le rythme contemplatif
⊗ Les très nombreuses coupes au montage
⊗ Une narration rapidement brouillonne

Sons of the Neon Night est un film malade à cause d’une post-production très compliquée et de trop nombreuses coupes, et beaucoup risquent de rester sur le bas-côté. Mais sa beauté époustouflante, son ambiance mystique et son casting trois étoiles finissent par emporter l’adhésion.


LE SAVIEZ-VOUS ?

  • Beaucoup de fans espèrent maintenant qu’une « Director’s Cut » (peut-être sous forme de mini-série) verra le jour sur les plateformes de streaming pour restaurer ces fameuses scènes coupées.
  • Le budget est tellement conséquent que de nombreuses société de production ont participé au financement, dont la célèbre Shaw Brothers.


Titre : Sons of the Neon Night / 风林火山
Année : 2025
Durée : 2h02
Origine : Hong Kong
Genre : Film malade
Disponibilité :
Réalisateur : Juno Mak
Scénario : Juno Mak

Acteurs : Takeshi Kaneshiro, Tony Leung Ka-Fai, Lau Ching-Wan, Louis Koo, Gao Yuan-Yuan, Philippe Joly, Wilson Lam, Richie Ren, Alex To, Nina Pau, Wyman Wong






















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Auteur : Cherycok

Webmaster et homme à tout faire de DarkSideReviews. Fan de cinéma de manière générale, n'ayant que peu d'atomes crochus avec tous ces blockbusters ricains qui inondent les écrans, préférant se pencher sur le ciné US indé et le cinéma mondial. Aime parfois se détendre devant un bon gros nanar WTF ou un film de zombie parce que souvent, ça repose le cerveau.
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