[Film] Libre comme le Vent, de Robert Parrish (1958)

Steve Sinclair est un ancien bandit repenti qui possède désormais un ranch prospère sur les terres du propriétaire Deneen. Le retour de son jeune et tumultueux frère Tony, va peu à peu fragiliser cette tranquillité ainsi que les liens qui les unissent…


Avis de Sacré Vandale :
De Robert Parrish je n’avais vu que ses deux premiers films, à savoir les très bons Cry Danger et Dans la Gueule du Loup. Ses films suivants étant difficiles à trouver pour moi, je me suis permis un bond dans le temps de huit années pour découvrir ce Saddle the Wind (dans son titre original), son 11ème long métrage. Je ne connaissais du réalisateur que son incursion dans le monde du film noir, me voilà à présent immergé dans sa vision du western. Et après visionnage, je m’amuse de remarquer que ces deux visions, ces deux univers, ont pour Parrish une portée bien différente. Mais commençons par le début.

Le film s’ouvre sur une scène de tension classique du western. Un homme implacable, froid et autoritaire arrive en ville. Il entre dans un bar pourtant encore fermé, s’impose, dicte sa loi, fait son petit effet, et cite un nom. Celui de Steve Sinclair, visiblement l’homme qu’il veut abattre. Dès l’introduction nous sommes donc dans le bain. Le climat est tendu, plein de ressentiments, de violence en suspension… Le méchant est visiblement identifiable et le spectateur sera vraisemblablement amené à sa confrontation avec ledit Sinclair. Les deux adversaires à en devenir semblent liés et on devine de ce fait que Sinclair fait partie du même monde et qu’il est probablement de la même trempe impitoyable que l’autre. Pourtant, dès la scène suivante, le ton change radicalement. Le fameux Steve Sinclair semble être un homme apaisé, simple. On suit une journée typique dans son ranch, journée chaleureuse s’il en est. Un instant de joie renforcée par le retour de son jeune frère au domaine familial. Apportant avec lui une bonne humeur candide ainsi qu’une belle dame dans ses valises. Le jeune Tony étant un grand enfant impulsif et optimiste, il s’est mis en tête de l’épouser alors qu’il vient juste de la rencontrer deux jours auparavant. La femme en question est une chanteuse de saloon désabusée qui a décidé de se laisser porter par cet élan de naïveté et de spontanéité qu’incarne le benjamin de la fratrie. L’aîné, quant à lui, ne voit pas cette idylle d’un bon œil. Très vite on comprend qu’il représentera bien plus une autorité paternelle plutôt qu’une amitié fraternelle. C’est d’ailleurs clairement explicité par ladite dame et reconnu avec mélancolie par l’intéressé dans une scène assez émouvante et forte. Et c’est de cette attitude paternaliste et parfois castratrice que naîtra la scission entre les frères, qui sera développée tout le long du film.

Il nous est indiqué assez rapidement dans le film que Steve était autrefois un bandit à la gâchette facile. Un tireur rapide et implacable, qui fut autrefois le modèle héroïque de son jeune frère alors enfant, donc encore naïf et influençable. De ce souvenir est né une sorte d’idéal, de vision fantasmée de ce qu’est un cowboy dans toute sa superbe. Une vision construite sur la force brute et l’habileté au pistolet. C’est cet idéal qui motiva Tony à s’acheter son premier colt, mettant un doigt significatif dans l’engrenage. Steve, lui, reste un fervent défenseur du pacifisme. Même s’il peut lui arriver d’avoir de légers accès de colère, et même s’il est fait mention plusieurs fois de son passé de criminel, il tient à son calme et à sa stabilité loin de tout conflit. Il aura hélas bien du mal à contenir son frère, d’autant que ses injonctions semblent être la stimulation principale de ce besoin de brutalité… Le film suit une structure passablement prévisible. On sait que le mauvais frère va s’enfoncer de plus en plus durement dans la destruction, tout nous y prépare. Et que cette descente aux enfers mènera forcément à la confrontation entre les frères. Mais ça ne pose aucun problème au visionnage. Car d’abord cela ajoute une dimension fataliste particulièrement tragique, avec un final superbe sur lequel on reviendra. Mais aussi car les personnages sont suffisamment profonds et complexes pour que le film soit captivant à suivre. Aucun n’est archétypal, aucun n’est réellement prévisible malgré sa destinée. L’aîné est un être torturé par son passé de hors-la-loi, qui essaye tant bien que mal de se racheter de ses crimes en élevant décemment son frère malgré des maladresses évidentes. Il se sent responsable (à raison) d’être à l’origine de son attrait pour la violence, en ayant été un mauvais symbole à l’âge où il avait besoin d’un exemple à suivre.

Steve est un être rangé mais rongé de remords. Un homme distant, loin des autres, qui porte sa croix seul malgré un entourage qui l’aime. Le jeu de Robert Taylor est par ailleurs clairement dans cette veine. Tout en retenu, sans éclat. Si ce n’est les très beaux moments de confessions inassumées sur ses états d’âme et son passé lorsqu’il discute avec Lady Blake. Son passé n’est abordé que par bribes, nous n’en saurons jamais vraiment plus. Et même s’il semble désormais inoffensif, on ne sait si on peut s’attendre à un revirement de sa part étant donné les événements… Pourtant il s’efforce de faire ce qui lui semble être le mieux, le plus digne et le plus moral. Il tente de suivre les règles de la société, quitte à se soumettre. Ce qui cause inévitablement la rage et le dégoût de son jeune frère… Celui-ci est loin d’être le simple demeuré sanguin auquel on pourrait s’attendre. Il est plutôt régulièrement montré comme un jeune homme solaire et attachant, protecteur à l’excès envers son frère. C’est justement son envie de le protéger qui va déclencher la spirale infernale. Son besoin d’avoir une arme à feu et de savoir s’en servir a autant vocation à imiter l’image sublime de son frère à son apogée criminelle qu’à réussir à le défendre si besoin. Tout le monde dans le film aime à répéter que Tony est instable, dangereux, indigne de confiance. Alors que le spectateur, lui, remarque bien toutes ses bonnes intentions et ses marques d’affection souvent enfantines. Ce qui offre à ces répliques médisantes une portée psychanalytique auto-réalisatrice que j’aime beaucoup. Ce besoin d’exister mêlé à une confusion morale va entraîner des situations cornéliennes auxquelles il ne saura répondre autrement que par la violence. Et pour sublimer cet être de paradoxe, le jeu de John Cassavetes est absolument parfait. Encore assez débutant pourtant, il livre là une performance flamboyante, incontestablement moderne et marquante. Il réussit à être aussi insupportable qu’attachant, aussi solaire que sombre…

La teneur tragique est parfaitement assumée de bout en bout. Et c’est à ce niveau-là que le film est assez renversant selon moi. Comme expliqué précédemment, je ne connais de Parrish que ses films noirs. Des films où la violence est assumée mais rendue presque grotesque. Grotesque car les situations de violence sont considérées comme des instants de cinéma, des indices ou des retournements qui font avancer le scénario, donc elles sont forcément dédramatisées. Notamment via des personnages principaux en contrôle de la situation, avec un caractère sarcastique et une certaine distance des événements pourtant durs du film. Dans Cry Danger, le héros sort de prison et cherche à se venger de ceux qui l’ont piégé. Et il dominera sa quête avec un certain panache et une classe de dandy qui laissent apparaître un certain ludisme. Dans son The Mob (ou Dans la Gueule du Loup), on suit un policier infiltré, bourru et malicieux qui va manipuler des criminels pour résoudre une affaire volontairement tarabiscotée. De ces deux films se dégagent une certaine ironie. Une parfaite maitrise du film noir et de ses codes alors bien établis que Parrish va gentiment exacerber pour s’amuser des situations et des personnages qui sont enfermés dans un genre cinématographique à tiroirs fermés.

Ce Libre comme le Vent en revanche me donne une toute autre impression ! Il a également conscience du genre dans lequel il est enfermé. Mais plutôt que de s’en amuser et de tenter un délicat pastiche, il préfère retourner le western et les attentes des spectateurs avec un culot ravageur. Par exemple, chaque mort (et elles sont très peu nombreuses) est d’un nihilisme total. Les personnages se tordent, se déforment de douleur. Et chaque décès marque un point de non-retour destructeur dans le scénario. Libre comme le Vent est incontestablement un western antiviolence. Il le démontre aussi au travers du personnage de Deneen, le possesseur de la vallée qui fait figure d’autorité (morale notamment). Il tient des discours très juste sur la paix, sur ce que céder à la violence entraîne. Personnage qui semble au départ être un simple utopiste un peu déconnecté, il va s’avérer bien plus lucide que prévu au fil de l’histoire. Idem pour Lady Blake qui donnait l’impression d’être un faire-valoir à la folie spontanée de Tony, mais qui va peu à peu devenir un personnage profond, sensible et fort. C’est comme si le film empilait les archétypes de surface du western pour leur donner à chacun plus de profondeur, afin de porter un message pleinement humaniste.

Et ce message omniprésent dans le film est teinté d’une certaine poésie. Déjà grâce à des dialogues et des répliques qui sonnent parfois comme des réflexions philosophiques ou des divagations lyriques. Mais sans jamais la moindre prétention, tout en douceur et en simplicité. À l’image justement de ses décors et de ses environnements. La ville du film par exemple, point névralgique de beaucoup de scènes importantes, est d’une banalité presque touchante. C’est une petite ville toute simple, avec ses quelques habitants et des environnements familiers. La nature exhale une plus grande délicatesse encore. Les prairies sont grandes, verdoyantes, paisibles. Tout dégage une ambiance pastorale particulièrement réussie, parmi les meilleurs des westerns sur les “vrais” cowboys. Il y a d’ailleurs un décor naturel qui a marqué tout le monde dans le film (sans aucun doute le plus beau), champ vallonné de fleurs violettes, chargé d’émotions et de douceur. Faisant le lien entre l’espoir, le rêve, la tristesse et le monde de l’enfance. On regrettera en revanche qu’en extérieur on ait parfois le droit à des plans en incrustation faits en studio, qui gâchent cette beauté brute en plus de perdre en crédibilité…

Sinon la caméra reste plutôt habile dans ses plans et ses cadrages. C’est encore assez classique mais le ton et le rythme du film suffisent à faire sa singularité. Il y a malgré tout quelques scènes aux plans marquants, avec des choix de placement étonnamment modernes. Durant les quelques duels par exemple, la caméra pourra se placer entre les jambes d’un des deux adversaires pour dévoiler un joli plan d’ensemble de ce qui fait face au personnage, un détail qui résonnera chez les amateurs de westerns italiens. Comme dans la plupart des oeuvres du genre, les plans seront plus rapprochés en extérieur ou pendant les interactions entre les personnages (plans américains, plans poitrine) et naturellement plus panoramique en extérieur. De ces plans larges et foisonnants, le film réussit à avoir le sens du détail malgré tout, et sait comment attirer l’oeil du spectateur pour l’amener à discerner ce qu’on souhaite lui indiquer dans toute cette grandeur rustique. Le film est court, tout s’enchaîne naturellement, et le montage se permet de s’accélérer durant des moments de tension et/ou de brutalité. Une réalisation simple, efficace, avec ses petits moments de grâce et de symbolisme.

Du film nous pouvons donc extraire une philosophie humaniste et antiviolence, mais nous pouvons également discerner un certain message politique. Comme expliqué plus haut, le film prend le risque de brouiller les attentes, de faire des codes du western une réflexion (souvent à charge) sur des tares de l’humanité. De ce point de vue, on peut clairement dire que le film est progressiste. Il souhaite laisser de côté l’égoïsme et la notion d’auto-justice. Il incite à la rédemption, au sens des responsabilités et à la compréhension de l’autre malgré les différences. Un parallèle avec la guerre de Sécession est même présent dans le film, faisant ressortir les rancunes, les difficultés à s’adapter et à coexister. Tout (ou presque) aura une fin dramatique dans le film. Mais plutôt que de transmettre l’idée que l’idéalisme est une impasse, il préfère assumer la difficulté à atteindre ce but tout en délivrant un message d’espoir. Il faut laisser de côté la noirceur et la tristesse pour réussir à avancer. Le final sublimement anti-climatique arrive d’ailleurs merveilleusement bien à conclure ce doux pamphlet. La violence est un choix, qu’on s’impose à soi mais aussi aux autres, et en prendre conscience est l’occasion de briser le cycle. C’est ce qu’on retiendra le plus du film, car cette conclusion synthétise tout son propos et tout son engagement.

LES PLUS LES MOINS
♥ Son message assumé
♥ Différent des autres westerns
♥ Des décors particulièrement beaux
♥ Des personnages profonds
⊗ Des incrustations en studio bien baveuses
⊗ Trop court ?

Libre comme le Vent est une sorte d’anti-western, qui se sert du genre pour proposer une réflexion sur son fond comme sur sa forme. Œuvre engagée à charge contre toute forme de violence, elle est une ode à l’humanisme et la bonne volonté de l’Homme, malgré une notion tragique particulièrement intense.

LE SAVIEZ-VOUS ?

  • Si le film nous impose de tristes plans réalisés en studio c’est parce que la lumière naturelle en extérieur faisait ressortir les rides de Robert Taylor. Rides parfaitement cohérentes chez un homme de 47ans, mais il préférera le choix du studio hélas.
  • Le tournage s’est fait dans le Colorado, dans une véritable ville de l’époque. Ancienne ville minière, elle était restée dans son jus depuis et fut donc un lieu idéal pour un western.
  • Il est amusant que le film ait suscité des réactions politiques radicalement opposées. Certains y voient une critique du capitalisme, avec ce refus de délimitation et cette crainte de la propriété privée. D’autres en font la lecture inverse en considérant que le film démontre l’impasse du communisme et du partage en soulignant les problèmes que cela entraîne, et que la modernité passe par le développement et l’extension.


Titre : Libre comme le Vent / Saddle the Wind
Année : 1958
Durée : 1h24
Origine : U.S.A
Genre : (anti)western
Réalisateur : Robert Parrish
Scénario : Rod Sterling

Acteurs : Robert Taylor, Julie London, John Cassavetes, Donald Crisp, Charles McGraw, Royal Dano, Richard Erdman, Douglas Spencer, Ray Teal, Stanley Adams


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Auteur : Sacré Vandale

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