[Film] Eraserhead, de David Lynch (1977)


Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité.


Avis de Rick :
In heaven, everything is fine ! Les années 70 auront vu un nombre incalculable de grands metteurs en scène commencer leur carrière. John Carpenter, David Cronenberg, et bien entendu, David Lynch. Mais là où Carpenter en sortant de son école aura un film en boite (Dark Star) et enchaînera ensuite plutôt rapidement sur Assaut, David Lynch lui aura commencé son Eraserhead en 1971, avant de l’achever cinq années plus tard, en 1976. Quand aux droits du film, il les aura vendu après s’être installé avec sa femme à Los Angeles, lors d’une pause repas alors qu’il s’occupait de peindre des maisons. Une production bien longue, entre une grande difficulté pour trouver des financements du à un scénario qui ne faisait que 22 pages, puis au décès (de cause naturelle) du premier directeur de la photographie, qui fut changé en cours de route. Le tournage s’étira tellement que durant une année entière, David Lynch emménagea dans… la chambre de son personnage principal. Eraserhead, à sa sortie fut très rapidement remarqué, passant durant plusieurs années en séance de minuit dans divers cinéma, et comptant dans sa base de fans quelques personnalités comme John Waters ou Stanley Kubrick, qui d’ailleurs projetteras le film à son équipe pour les mettre dans l’ambiance avant de tourner The Shining. Il faut dire qu’avec ce premier film, David Lynch frappe déjà très fort, en livrant un cauchemar éveillé qui n’est comparable à aucun autre film. Tourné dans un noir et blanc hyper contrasté et en 1.85, Eraserhead est un cauchemar pas forcément bien accessible aux premiers abords (voir aux seconds aussi), un film qui se fiche quelque peu des conventions de l’époque en terme de narration ou de manière de filmer, et qui fait ce qu’il a à faire.

Eraserhead, c’est un cauchemar donc, souvent abstrait, et qui n’est pas forcément fait pour mettre à l’aise. Le travail sur la photographie ultra contrastée et sur l’ambiance sonore, industrielle et constante, mettent directement dans le bain. Eraserhead est un voyage dans le mental d’un homme (Jack Nance, qui réapparaîtra dans chaque film de Lynch dans des petits rôles, jusqu’à Lost Highway en 1997) qui a de grosses craintes face à ce qui lui arrive. Eraserhead parle de l’engagement, et surtout, de la naissance d’un enfant. Le fait que Lynch venait d’être père au début de la production expliquerait bien des choses, l’artiste propulsant ses propres peurs sur l’écran. Extrêmement influencé durant l’écriture par La Métamorphoses de Kafka (ça s’en ressent) puis durant le tournage par pas mal de sons qu’il aura lui-même enregistré avec Alan Splet, Lynch nous balance dans son cauchemar éveillé, dans le quotidien de son personnage tourmenté, effrayé par la sexualité, par la parentalité, et sombrant dans la folie, alors qu’il se retrouve seul à devoir s’occuper de son bébé difforme, et qu’il imagine une femme étrange qui chante dans… son radiateur. Dis comme ça, aucun doute, nous sommes bien chez Lynch, et dés son premier métrage, le réalisateur nous présente son univers hors norme, et met en place des éléments qui seront des clés de son cinéma. L’usage du son qui devient aussi important que l’image dans ce qu’il raconte et surtout dans le malaise provoqué, le sol du hall de chez Henry qui est le même que celui des années plus tard de la Red Room dans Twin Peaks, une lenteur hypnotique, et surtout, des lumières qui parfois, s’éteignent et s’allument sans raison. Un Lynch donc libre de créer et de laisser libre cours à son imagination, et beaucoup plus proche de ce qu’il fera passé Twin Peaks que de ses métrages des années 80, comme Elephant Man, Dune et Blue Velvet.

Eraserhead est une œuvre unique, que l’on ai aimé ou non, compris ou non, Eraserhead marquera le spectateur de son empreinte unique et va continuer de fasciner, d’interroger ou de dégouter aussi parfois. Dès son ouverture étrange et fascinante, dés la première apparition de Jack Nance et sa coupe de cheveux improbable, Eraserhead marque les esprits, et le spectateur non avertis ira de surprises en surprises. De ce repas de famille hyper étrange et malsain jusqu’à l’apparition de ce nouveau né difforme et incroyablement bien fait (et dont on ne saura jamais comment il a été fait), Eraserhead surprends, fascine, ne met certainement pas à l’aise, et ses images marquent le spectateur, à l’image de cette chanteuse venant hanter les rêves d’Henry. Le tout avançant jusqu’à un final totalement hypnotique, barré, hallucinatoire aussi. Mais surtout, troublant, autant par la signification (possible) des images que par leur contenu. Clairement, Eraserhead est une proposition de cinéma radicale, qui n’est clairement pas pour tout le monde, mais qui pourra pourtant parler à pas mal de monde pour ses différents thèmes abordés, en particulier le rapport avec la naissance. Car sous son côté étrange, ses images surréalistes, Eraserhead ne serait pas tout simplement un drame d’une banalité affligeante ? Celle d’un homme forcé d’épouser la jeune femme qui l’avait pourtant laissé, puisque celle-ci a mit au monde un bébé prématuré qui serait lui. Lynch parvient dans un sens à mettre en image son film le plus étrange et le plus théâtral, mais également son film le plus encré dans un quotidien totalement banal (un peu par la suite à l’image de Blue Velvet et Twin Peaks). Et c’est sans doute ce qui rend le film aussi troublant, même 41 ans après.

LES PLUSLES MOINS
♥ La bande son donnant une ambiance unique
♥ L’ambiance glauque
♥ Des images inoubliables
♥ Des thèmes forts
⊗ Inaccessible pour le grand public
Eraserhead est un film fascinant et troublant, radical dans sa proposition de cinéma différente, et qui va autant marquer des spectateurs en les faisant adhérer ou rejeter l’œuvre. Lynch frappe très fort dés son premier métrage.



Titre : Eraserhead
Année : 1977
Durée : 1h25
Origine : U.S.A.
Genre : Fantastique
Réalisateur : David Lynch
Scénario : David Lynch

Acteurs : Jack Nance, Charlotte Stewart, Allen Joseph, Jeanne Bates, Judith Roberts et Laurel Near

 Eraserhead (1977) on IMDb


Galerie d’images :

Rick

Grand fan de cinéma depuis son plus jeune âge et également réalisateur à ses heures perdues, Rick aime particulièrement le cinéma qui ose des choses, sort des sentiers battus, et se refuse la facilité. Gros fan de Lynch, Carpenter, Cronenberg, Refn et tant d'autres. Est toujours hanté par la fin de Twin Peaks The Return.

11 Comments

Add a Comment
  1. Une petite phrase banale et c’est le déclic, je ne savais pas que Lynch venait d’être papa lors du tournage.
    J’avais toujours eu du mal à comprendre où le réa se situait par rapport à ce bout de viande informe. (D’après la légende il s’agirait d’un lapin écorché et légèrement “maquillé”)

    Sinon je te trouve un peu dur sur ta remarque dans la colonne des points négatifs, à savoir “inaccessible au grand public”.
    Comme tu l’évoques dans ta chronique pas besoin de comprendre le film pour se laisser porter par son métrage.
    C’est justement là, la force de l’oeuvre du mister Lynch, des films qui peuvent toucher n’importe qui !
    J’en suis la preuve, vu à 15 ou 16 ans, pas compris grand-chose sur le moment mais je savais pourtant que ce film m’avait fasciné, repoussé et fais délirer, bref une large palette d’émotions, et jusqu’à preuve du contraire tout le monde éprouve des émotions, donc n’importe qui peut être touché (ou pas) par son oeuvre.

    Après ce n’est pas à moi de défendre Lynch, vu que c’est ta chasse gardée sur ce site, mais j’avais juste peur que tu décourages le spectateur lambda qui tomberai sur ta chronique, rien de méchant, ton taf étant toujours aussi juste … je ne vais pas dire le contraire surtout que tu cites Carpenter et Kubrick dans le 1er paragraphe. (+10 pts de respect :D)

    Sinon, comme tu t’en doutes suite à ma logorrhée, (yes je l’ai placé) j’aime beaucoup ce film qui me remue, m’oppresse, m’hypnotise et au final me fait m’évader, bref du cinéma !

  2. Et ayant une fois de plus oublié mon pass et login , pas moyen d’éditer donc bouchez les mots manquants et accordez vous même mes phrases !! Haha 😀

  3. Oh tu sais le point négatif, c’était juste histoire de mettre un truc car je bloquais totalement sinon 😀 La première fois je n’avais pas capté grand-chose non plus, et ça m’avait pourtant hautement fasciné, même si j’avais déjà vu plusieurs Lynch avant. Mais tout le monde n’adhère pas il est vrai à ce style de cinéma, voir n’accepte pas ce genre d’expériences.

    Il y a plusieurs légendes sur la façon dont il aurait fait le “bébé”, mais il a toujours refusé de confirmer telle ou telle version, et au final, ce n’est pas plus mal. Ça retirerait sans doute un peu de magie.

    D’autres Lynch viendront, il y a en a juste un sur lequel j’aurais énormément de mal à écrire, car il est très bien, mais j’y adhère beaucoup moins (Sailor et Lula). Et pourtant des scènes du film me fascinent également.

  4. Ca depend du public moi. PAr exemple moi, je déteste quand je ne comprends rien à un film, quand ça n’a ni queue ni tête ou quand le réalisateur n’explique strictement rien. Du coup, c’est vrai que le cinéma de Lynch, j’ai du mal…

  5. J’ai presque tout vu et tout aimé de Lynch sauf Inland Empire que j’aime pas et ce film que j’ai jamais osé regarder une erreur que je vais corriger un jour déjà c’est beau contrairement a Inland.

  6. Je sais bien Chery. On a pas la même came toi et moi 😀 Bon après Lynch a fait des films bien plus accessibles, notamment durant les années 80.
    Feroner je te le conseille alors ce Eraserhead. Pour un film au budget risible et en parti fait au départ pour les études, c’est top niveau ambiance, le travail sur le son très industriel est étonnant, le noir et blanc est très beau (bon au départ j’avais une copie dvd dégueulasse le film était bien trop sombre, là maintenant en HD il est sublime).

  7. Chery » Toi le grand aventurier du nanar et des films différents qui n’aime pas être perdu dans un film !?
    Tu me surprendra toujours !! (Et j’aime ça :D)

    Feroner » Comme beaucoup de monde , dont moi , le Inland a du mal à passer. Mais si le reste t’as plu , hésite pas pour Eraserhead , on y retrouve déjà toute l’étrangeté du bonhomme .

    Rick » Sailor & Lula … je l’oublie toujours celui là , alors que je l’aime beaucoup , un vrai film romantique doublé d’un road trip avec une galerie de persos géniaux .(Dafoe 4 ever <3 )

    1. J’ai pas dit que je n’aimais pas être perdu, au contraire. JE dis que je n’aime pas quand tout est fait pour qu’à la fin on soit paumé sans réponse. Autant j’ai parfois du mal quand on te donne toutes les réponses sur un plateau d’argent, autant je deteste sortir d’un film en me disant “j’ai rien compris”. Il y a un juste milieu à trouver ^_^

      1. Je me sens seul, mais j’aime bien Inland. Imparfait hein, je trouve la seconde heure affreusement longue et la Mini-DV offre des images pas très jolies. Mais j’adore la première heure et la dernière. Juste, un gros ventre mou pour moi au milieu c’est vrai.
        Sailor & Lula j’aime bien, le casting est énorme. Dafoe bien sûr, mais aussi Stanton et tant d’autres, sans oublier Cage et Dern. Mais je sais pas, j’adhère un peu moins comparé à ses autres films.

        1. Chery » Ok je me disais bien qu’un warrior de ta trempe ne pouvait pas être aussi fermé à l’inconnu. Hehe.

          Rick » A chacun son moment de solitude , moi c’est Mulholland drive que tout le monde adore , alors qu’à mes yeux ce n’est qu’une redite de Lost highway au féminin … en moins bien.
          Mais comme déjà évoqué ailleurs sur le site , ce film m’avait été vendu comme le chef d’oeuvre ultime de Lynch , donc le fait de pas rentrer dedans et de ne pas avoir droit «à l’apogée de la carrière de Lynch» , forcément ça frustre.
          Et je déteste la frustration en cinéma !!! 😀

          Sinon Robot Jox c’est sympa ! Hahaha

          1. Oui, on avait parlés de Mulholland Drive je ne sais plus où (pour ça que j’évite les trop gros hors sujets, car après pour retrouver un bout de conversation et continuer un débat, la galère 😀 ) Mais oui comme je t’avais dis, pour moi, les meilleurs de Lynch restent Fire Walk With Me et Lost Highway, je suis d’accord pour l’aspect redite de Mulholland Drive, même si j’aime beaucoup, mais je n’y ai pas vu l’apogée comme tu dis.

            Et chut avec Robot Jox, les chances que je le vois un jour sont de 0,0000000000000001% ahah !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *