[Film] Suspiria, de Luca Guadagnino (2018)


L’action se déroule en 1977. La danseuse américaine Susie Bannion déménage à Berlin pour intégrer la prestigieuse compagnie de danse Markos Tanz Company. Susie se perfectionne sous la direction de Madame Blanc et se lie d’amitié avec Sara.


Avis de Rick :
Un remake de Suspiria, au départ une hérésie pour tous les fans du métrage de Dario Argento (que je place dans mon top 5 des meilleurs films jamais réalisés, pour vous placer un peu le niveau et ma situation), ça ne date pas d’hier. Dés 2008, certains réalisateurs ont bossés dessus, en vain. En réalité au départ, le projet devait être écrit et réalisé par David Gordon Green. Quelques conflits débarquent et finalement, tout tombe à l’eau. Le monsieur sera du coup parti sur un autre remake… enfin, je veux dire suite, avec Halloween. Un métrage sympathique, mais qui, au vu du résultat final, et bien, on se dit qu’il a bien fait de ne pas faire Suspiria. C’est en 2015 finalement qu’on entend de nouveau parler de Suspiria, du remake, avec cette fois-ci Luca Guadagnino à la barre. Il compte reprendre le même scénariste que sur son récent A Bigger Splash, remake du film français La Piscine, ainsi que le même casting, constitué de Dakota Johnson et Tilda Swinton. En 2008, Green prévoyait lui Isabelle Fuhrman (Esther) et Isabelle Huppert (qui a surpris en 2016 dans Elle de Paul Verhoeven). Bref, rien de toujours emballant à mes yeux, même s’il faut avouer que dans les deux cas, on ne se moquait pas de nous niveau casting. Puis, il y a sept mois de ça, un premier trailer débarqua sur internet, dévoilant alors beaucoup plus du film dont personne n’entendait alors parler. Visuellement, Guadagnino avait fait un choix radical pour s’éloigner totalement du film original, le casting semblait bon et contenait aussi Mia Goth (Nymphomaniac, A Cure for Wellness), Chloë Grace Moretz (Kick-Ass), Thom Yorke (Radiohead) signe une bande son semblant énorme, et surtout, le film fait le choix de la relecture et non du remake. Immédiatement, Suspiria m’intéressait beaucoup plus. Surtout qu’au moment de sa sortie, il faut bien avouer que les sorties de cinéma de genre n’étaient pas folles, entre un Halloween par David Gordon Green sympathique mais pas inoubliable, et un The Predator lorgnant plus vers la comédie que l’actionneur de SF comme les originaux.

Et finalement, avec beaucoup de retard, je l’ai vu ce Suspiria de Luca Guadagnino. Et il faut bien avouer que le métrage n’est pas facile à encaisser. Suspiria 2018 est limite l’antithèse de Suspiria 1977. Il en reprend le point de départ, quelques scènes éparpillées ci et là, et puis… c’est tout, il décide ensuite de faire quelque chose de différent. Et il décide de le faire de manière totalement radicale, quitte à se mettre une partie du public à dos, et d’en faire applaudir et jubiler une autre partie. Alors, avant de parler du film et de mon ressenti devant celui-ci, parlons rapidement du jeu des sept erreurs entre l’original et cette nouvelle version. Oui, nous suivons toujours Suzie, une danseuse Américaine qui arrive à Berlin (Fribourg dans l’original) pour rejoindre une école de danse. Jessica Harper est remplacée par Dakota Johnson. Oui, elle arrivera toujours à l’école sous la pluie, la principale professeure est toujours Madame Blanc, elle se lira toujours d’amitié avec Sarah qui sera dans la chambre d’à côté, il y a toujours des sorcières, et puis c’est tout. Au-delà de ces éléments, Suspiria version 2018 est un métrage totalement différent. Et du coup, ni moins bon ni meilleur (même si je préfère l’original d’Argento sans hésiter), mais on pourrait presque dire que les deux films se complètent.

Suspiria 1977 mettait en avant son visuel surréaliste, ses couleurs vives, le tout avec 1h30 au compteur, et au final, son scénario minimaliste était secondaire. Suspiria 2018 choisit un visuel beaucoup plus terne, délavé, accorde plus d’importance à son histoire et son contexte (Berlin en 1977), et dure 2h30, rien que ça. L’orientation est radicalement différente, on le sent dés le début, puisque Suspiria 2018 semble même nous raconter des choses différentes, comme si le film de Argento mettait 15 minutes avant de débarquer dans le récit, pour partir relativement vite également et laisser ce « remake » voler de ses propres ailes. Découpé en six actes plus un épilogue, Suspiria nous raconte donc les aventures de Suzie qui débarque à Berlin pour auditionner et rejoindre une école de danse. Immédiatement, on comprend que Guadagnino veut étendre l’univers et lui donner un peu plus de chair. Car le Argento était visuel, et son fond était au final d’une simplicité extrême. Le contexte de Berlin en 1977 a donc une plus grande importance pour poser une ambiance lourde (la guerre froide, la ville coupée en deux, les attaques dans la ville), on trouve à côté le personnage d’un psychanalyste qui reviendra souvent dans l’intrigue et passera souvent de l’Est à l’Ouest de Berlin. Mais le plus gros ajout de cette nouvelle version de Suspiria, c’est la relation que Suzie va entretenir avec Madame Blanc (Tilda Swinton).

Madame Blanc passe de femme autoritaire et plutôt en retrait finalement psychologiquement parlant dans le film d’Argento à figure importante et surtout centrale du film de Guadagnino. Sa relation avec Suzie sera même très intéressante et assurément l’un des points forts, passant d’une relation mère et enfant, professeur et élève, voir parfois maître et esclave. La maternité est au cœur du récit (Mais bon, avec en sorcière la Mère des Soupirs, rien d’étonnant à ces degrés de lecture). Il faut de ce fait saluer les prestations à la fois de Dakota Johnson, prouvant une nouvelle fois qu’en dehors de Cinquante Nuances de Grey, la dame a beaucoup de talent, et celle de Tilda Swinton, dans un double rôle d’ailleurs. Beaucoup d’ailleurs parmi les détracteurs de ce nouveau Suspiria auront rallés sur les nombreuses sous intrigues qui ne semblent mener à rien en dehors de la relation entre les deux personnages. Il me semble, et cela n’est que mon ressenti, que ce qui entoure l’intrigue de base et ses deux personnages ne sont là que pour donner de l’épaisseur et de la véracité à l’ensemble, et poser l’ambiance, plutôt que d’être des points centraux qui méritent une conclusion. L’agitation à l’extérieur, le climat hostile de Berlin de ces années là, cela revient souvent, mais au final, cela ne sert qu’à poser le climat du film. Il est vrai cependant que certaines scènes incluant le psychanalyste, bien que des moments centraux du récit, trainent par moment quelque peu en longueur. Mais Suspiria doit être un film d’horreur avant tout. Est-ce qu’il remplit son contrat à ce niveau, ou tente-t-il de s’éloigner des conventions comme le faisait le film d’Argento en son temps, d’ailleurs plus souvent considéré comme une œuvre d’art expressionniste que comme un véritable film d’horreur ? Fort heureusement, Suspiria 2018 est à la fois un film d’horreur, contenant quelques scènes graphiques radicales, mais un film qui veut surtout nous happer dans son ambiance assez unique plutôt que de suivre également les conventions de son époque (aucun jumpscares, un rythme posé). C’est tout à son honneur. Heureusement en tout cas, le film ne recule pas devant beaucoup de choses lorsqu’il doit plonger dans son sujet, que ce soit dans la violence (voir la scène de danse, rarement des os brisés ne m’auront fait aussi mal), ou même dans la sexualité (il y a par moment pas mal de nudité).

Je salue donc totalement l’effort du metteur en scène dans cette recherche de radicalité, et d’être du coup allé au fond de ses idées. Il croyait en son projet, et il a sans aucun doute réussi à transmettre tout cela à son équipe. Comme déjà précisé, les actrices sont excellentes dans leur rôle pour la plupart, le score musical de Thom Yorke, sans parvenir au même niveau que celui des Goblin, est excellent, et tout le monde semble s’être totalement investis dans le projet. Les différents sujets abordés au cours du récit sont plutôt habiles et donnent beaucoup d’épaisseur à l’œuvre dans son ensemble, et on pourrait même dire que le psychanaliste, absent du film original, est clairement au centre du récit. Par contre, j’admets bien volontiers ne pas encore savoir quoi penser de son final. Ou du moins, de son sixième chapitre et de son épilogue, qui s’éloignent encore plus du métrage original pour avoir leur propre signification, leur propre univers, et ça, je le salue encore une fois. Les sorcières sont ici totalement différentes, et le film au final préfère parler de thèmes tels que le temps qui passe, les conflits et l’oubli (d’où le choix du lieu de l’action et de son époque, et d’où le personnage du vieux psychanalyste). Mais sa proposition est si radicale que j’en viens à me demander encore une fois si au final cela fonctionne ou pas pour ce final ! Si ce moment qui semble tant diviser le public est plus digne du Argento de 1977 (Suspiria donc) ou de celui de 2007 (Mother of Tears, sic !). Mais ce final, dans le fond du moins, amène des thématiques hautement intéressantes pour qui prendra le temps de comprendre. Que cela fonctionne ou pas (certaines personnes trouvent le final ridicule et n’ayant aucun sens), il marque les esprits, et va continuer de m’interroger, et ce jusqu’à une seconde vision. Car au final, ces films plutôt radicaux, qui ne ménagent pas le public, et bien que l’on apprécie ou pas, ils sont bien plus intéressants, et survivent au temps qui passe, dévoilant de nouveaux secrets, ou changeant parfois notre avis sur eux, en négatif comme en positif.

LES PLUSLES MOINS
♥ Pas un remake mais une relecture
♥ Techniquement très joli
♥ Dakota Johnson et Tilda Swinton épatantes
♥ Un propos intéressant
♥ Une proposition de cinéma radicale
⊗ Le final, qui m’intrigue mais m’interroge
⊗ Mais je préfère le surréalisme de l’original
Suspiria s’éloigne radicalement du film original, et d’ailleurs, il est assez radical dans tout ce qu’il entreprend. Radical au point où j’ignore totalement si j’ai aimé ou non son final. Mais j’ai adoré sa proposition de cinéma, ses nombreux choix, son ambiance.



Titre : Suspiria
Année : 2018
Durée : 2h32
Origine : Etats Unis / Italie
Genre : Fantastique
Réalisateur : Luca Guadagnino
Scénario : David Kajganich

Acteurs : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth, Angela Winkler, Ingrid Caven, Chloë Grace Moretz et Jessica Harper

 Suspiria (2018) on IMDb


Galerie d’images :

Rick

Grand fan de cinéma depuis son plus jeune âge et également réalisateur à ses heures perdues, Rick aime particulièrement le cinéma qui ose des choses, sort des sentiers battus, et se refuse la facilité. Gros fan de Lynch, Carpenter, Cronenberg, Refn et tant d'autres. Est toujours hanté par la fin de Twin Peaks The Return.

12 Comments

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  1. Alors le film ne m’intéresse pas, mais ca fait malgré tout plaisir de voir un remake réussi, qui ne sombre pas dans la facilité juste pour faire du pognon

  2. Ah mais je suis totalement d’accord. IL suffit de jeter un oeil aux images en plus pour se rendre compte que ça n’a rien à voir en plus visuellement parlant, à une ou deux scènes près qui reprennent des couleurs vives mais ça doit faire quoi, 5 minutes dans tout le film, sur 2h32.
    Tu sens là que Guadagnino et son scénariste se sont cassés le cul en se disant “qu’est ce que les sorcières dans le Berlin de 1977 nous inspire?”
    Et là maintenant avec le recul, je me dis que si le final change radicalement du reste (surtout visuellement, et avec le seul morceau de l’ost que j’aime moins), je le trouve super intéressant dans ce qu’il raconte et dans sa vision. Et il y a encore tant de choses à dire que je n’ai pas mentionné, comme la participation de Jessica Harper dans un rôle inédit, court mais finalement crucial pour la vision du réalisateur et pour son univers (rappelant d’après un ami son précédent film Call Me By Your Name qu’on me conseille), le fait pas innocent que l’école soit située juste devant le mur de Berlin et j’en passe.
    (et le site est super sympa, en bas de l’article, en articles similaires, logique, il y a Suspiria et Inferno, puis Cabin Fever, le remake copier coller plan par plan de l’original…. l’opposé de Suspiria donc 😀 )

  3. Suspiria version Argento fait partie des œuvres qui ont durablement marqué mon parcours de cinéphile, et j’ai donc frémis à l’annonce d’un remake..
    Visiblement, on a plutôt une relecture du film original et une approche un peu plus moderne semble t-il..
    Comme le dit Chery, ça fait plaisir de voir qu’on a pas droit à un remake bas du front et mercantile gavé de jumpscares foireux !
    Au moins, l’œuvre originale n’a pas été foulée aux pieds !
    Je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de le voir, mais le voyage est en tout cas tentant !
    Y faudrait que je revoie celui d’Argento aussi, ça fait un moment qu’il n’est pas sorti de son étagère.

  4. Ah, et dans les bons remakes, est-ce qu’on peut compter Cape Fear de Scorcese ?
    ça fait très longtemps que je l’ai vu, et je n’ai pas vu l’original, donc je pose sincèrement la question. C’est un remake facile ou il est intéressant ?

  5. Hmmm, l’original est vraiment un très vieux souvenir pour moi, donc je ne prendrais pas le risque de faire de comparaisons, mais j’avais trouvé le Scorsese intéressant et prenant, et j’ai le dvd depuis un bail. Bon après, c’est Scorsese j’ai envie de dire, il se plante rarement ^^

    1. Mouif…
      Pas convaincu par son “les infiltrés” moi. Enfin ça reste un bon film, mais je préfère Infernal Affairs. Et je trouve le remake plutôt feignant, très très similaire.

      1. Bon alors oui forcément, je suis d’accord sur Les Infiltrés. C’est un bon film (la mise en scène excellente, les acteurs tous bons, en particulier DiCaprio, Dammon et Nicholson), mais ce n’est pas vraiment un bon remake. Plaisant, mais peu utile, et certaines scènes sont moins efficaces (la scène sur les toits avec le flic qui est jeté).

        1. Même la scène du parking où le boss mafieux se fait descendre. Version hong-kongaise : BANG, il est mort. Sans pitié, net, ça surprend.
          Version américaine : bla bla bla bla bla pendant 2 plombes avant le bang !^^

  6. Je viens d’acheter le Blu-ray, autant par curiosité que juste ‘pour l’avoir’. Mais je ne suis pas encore chaud, et les captures d’écran ne me donnent guère envie. Mais bon, si vous dites que c’est bien, je vais essayer d’y croire.

  7. Tu ne perds rien à tenter, il est tellement différent au final que c’est un autre film avec la même base. Je suis sûr, commençant à connaître tes goûts, que tu y apprécieras au moins le jeu des actrices, la sublime ost de Thom Yorke, ainsi que les scènes violentes 😉

  8. Quelle déception… Long, ennuyeux et selon moi très prétentieux. On cherche à faire passer des messages qui, en fait, ne passent pas même à gros coups de marteau – à la fin j’en pouvais plus, le film n’est pas immersif, il repousse les spectateurs. Je n’ai pas compris le final – ma femme non plus. J’ai dû lire une explication sur Internet. Super.

  9. Et bien, quel avis opposé mon petit Oli ! Bon de toute façon c’était quitte ou double, ça passe ou ça casse. Le final je l’ai compris, mais c’est un des moments que je n’apprécie pas particulièrement au final. Autant la scène horrifique finale que l’épilogue, même si celui-ci a du sens de manière générale. Par contre je trouve tout ce qui précède réussi pour ma part. Mais je te rassure, je préfère l’original malgré tout, forever !

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