[Interview] Tetsuya Nakashima, par Ryô Saeba

Né en 1959 à Fukuoka, Tetsuya Nakashima est l’un des réalisateurs les plus connus du Japon pour ses nombreux films d’animation et films live. Sa première contribution au cinéma remonte a 1988, où il réalise l’un des sketches du film collectif  » Bakayaro : Watashi okkote masu (littéralement :  » Ta gueule : je suis en colère « ). Par la suite, il travaille sur plusieurs publicités avant de revenir au cinéma avec  » Happy Go Lucky « , comédie adolescente sélectionnée au festival de Toronto en 1997. Son film suivant, Beautiful Sunday (1998) remporte de nombreux prix en Asie. La série  » Gachaman 2000 « , spots publicitaires en animation, le rend célèbre auprès des amateurs de japanimation. En 2004, il s’intéresse au Best-Seller :  » Shimotsuma Monogatari « , roman pour jeunes filles dont il tire un scénario pour le cinéma. Après avoir intégralement dessiné le storyboard du film lui-même, Tetsuya Nakashima réalise Kamikaze Girls en y incluant de nombreux effets spéciaux et des séquences animées. Le film est un tel succès au Japon qu’un manga papier en est tiré, alors que le roman et le film sortent aux Etats-Unis. Il vient de terminer son nouveau long métrage, Memories of Matsuko qui vient de sortir en salle au Japon.

– Pour commencer, j’aurais voulu savoir ce qui vous a attiré dans le roman original de Takemoto Novala (Shimotsuma Monogatari) ?
Mon producteur m’a demandé de rencontrer l’auteur et j’ai trouvé que Takemoto-san était quelqu’un d’extraordinaire. C’est un homme mais il se maquille légèrement, porte des jupes et des talons hauts. Quand j’ai vu ça, je suis dit que ce qu’il faisait ne devait pas être complètement anodin et ni complètement nul. J’ai donc lu le roman et j’ai beaucoup aimé les personnages, j’ai trouvé que c’était un drame humain. Comme dans la vie, il y a de la tristesse, de la joie mais également des situations complètement ridicules et cocasses. J’aime les films où l’on peut rire franchement mais qui ne sont pas seulement drôle, où l’histoire est émouvante. Le roman montre très bien les sentiments que les gens peuvent éprouvés les uns pour les autres. C’est ce panel de sentiments qui m’a séduit.

– Justement les deux romans les plus connus de Takemoto Novala sont Mishin et Shimotsuma Monogatari qui ont tous deux comme personnage principal une lolita. Avez-vous lu Mishin ?
Non je n’ai rien lu d’autre, j’ai juste lu Shimotsuma Monogatari pour faire ce film.

– Au niveau du casting, comment s’est passé la rencontre avec Kyoko Fukuda et pourquoi l’avoir choisi pour le rôle ?
Quand j’ai commencé à écrire le scénario, j’ai très vite pensé que la seule actrice qui pouvait jouer le rôle de Momoko c’était Fukada. Le choix a vraiment été très simple. Il y a également le fait que très peu d’actrices accepteraient de jouer dans des vêtements aussi particuliers alors que pour elle, au contraire, c’est plutôt proche de ses goûts, elle était même demandeuse de ce genre de vêtements.

– Et la même question pour Anna Tsuchiya pour qui c’était le premier rôle au cinéma.
J’ai cherché parmi les jeunes actrices, celle qui pouvait le mieux correspondre au personnage de Anna Tsuchiya mais je n’en ai pas trouvé. J’ai donc fait une audition ouverte à toutes les candidates, qu’elles aient de l’expérience ou pas, qu’elles soient modèles, mannequins ou actrices débutantes. C’est comme ça que j’ai trouvé Anna, il est apparu très vite que le rôle était fait pour elle. C’est seulement après que j’ai découvert que c’était un modèle très connu au Japon pour les moins de 20 ans et qu’elle avait fait de la chanson mais je ne le savais pas quand je l’ai engagée.

– Dans votre filmographie on peut voir que votre premier film date de 1982, le second de 1988 et le troisième de 1997. Pourquoi de si longues pauses entre vos longs métrages cinéma ? Est-ce qu’à l’époque vous étiez plus à l’aise dans la réalisation pour la télévision que pour le cinéma ?
Je suis principalement un réalisateur de film publicitaire, et c’est beaucoup plus amusant de réaliser une publicité qu’un film de cinéma. Le budget est beaucoup plus conséquent comparativement à la durée. Pour un film de 15 ou 30 secondes, le budget est nettement plus confortable que dans le cinéma, ce qui permet de faire beaucoup plus d’expérience cinématographique. Pour un plan ou pour cinq plans, vous avez une liberté de temps et de budget qu’on ne retrouve pas dans le cinéma. On peut vraiment faire ce dont on a envie, comme utiliser des CGI, des images de synthèse très compliquées ou encore pouvoir construire des décors considérables et tout ceci pour chaque plan. Je me sens donc beaucoup plus libre à tous les niveaux. Maintenant il peut arriver qu’une histoire particulière me donne envie de sortir de ce statut privilégié pour tourner un long métrage mais avec des conditions de tournages beaucoup moins favorables que celles des films publicitaires.

– Comment avez-vous convaincu Yoko Kanno de participer au projet. Elle est un compositeur de premier plan au Japon, et elle a pour réputation de n’accepter que très peu de projets de composition pour des films live et elle est en plus très sollicitée. Lui avez-vous donné des instructions précises ou a-t-elle composé en totale liberté ?
En fait, je travaille avec elle depuis mes débuts en tant que réalisateur de films publicitaires. On se connaît depuis que nous sommes très jeunes. À l’époque ni elle ni moi n’étions connus et elle a toujours fait la musique de mes films publicitaires. C’est pour ça que je peux lui dire ce que je veux, pour ce film par exemple c’est moi qui lui ai demandé de faire ce type de musique. Je peux me le permettre mais normalement elle est si célèbre que les réalisateurs lui confient la musique et après elle fait ce qu’elle veut. Cependant elle le fait bien puisqu’il n’y a aucun réalisateur qui se soit plaint de sa musique. En général elle sait ce qu’elle veut et c’est justement pour cela qu’elle n’aime pas trop travailler avec moi parce qu’elle est obligée de m’écouter et de respecter mes demandes (rires). Malgré tout, ça c’est bien passé puisqu’on se connaît depuis toujours.

– Vous avez beaucoup de points communs avec Katsuhito Ishii (réalisation de publicités, univers coloré, insertion de passages animés …). Le connaissez-vous ? Et que pensez-vous de son travail ?
Je pense que le fait qu’il soit comme moi, à la base réalisateur publicitaire, est très important. Dans ce milieu nous avons vraiment une grande liberté de mise en scène et de moyens, nous pouvons mélanger du film avec du dessin animé ou des images de synthèses. Je pense que c’est ça qui nous réunit, j’aime bien ce qu’il fait et je pense que cela nous différencie des réalisateurs qui ne tournent que pour le cinéma et qui très souvent se contentent d’être dans les normes. Si dans d’autres pays, commencer par la réalisation de films publicitaires est une étape pour devenir réalisateur de film, au Japon ce n’est pas le cas, il n’y a pas de différence de statut, passer du film publicitaire au long métrage n’est pas considéré comme une promotion, nous avons une telle liberté que nous sommes très heureux de réaliser des clips ou des publicités. C’est une autre manière de faire du cinéma.

– Et l’autre point commun que vous avez avec Katsuhito Ishii c’est le studio 4°C. Pourquoi avoir choisi ce studio ?
Tout simplement parce que c’est le meilleur studio pour la production de séquences animées.

– La France est le premier consommateur de manga en dehors du Japon. Est-ce que ça vous étonne ? Et pensez-vous que votre film soit facilement exportable malgré son ton et ses thématiques typiquement japonais ?
Je m’en suis rendu compte quand je suis allé au Virgin et que j’ai vu le grand nombre de manga qu’il y avait. En ce qui concerne l’accueil de mon film en France, je n’en sais rien, j’espère bien sûr que le film va marcher.

– Que pensez vous de la traduction internationale du titre de votre film : Kamikaze Girl ?
Je n’ai pas choisi ce titre, c’est mon producteur qui l’a choisi. – le producteur au fond de la salle rit et dit que ce n’est pas lui non plus – C’est sans doute les distributeurs alors (rires). Pour en revenir au titre, je n’aime pas trop le mot  » kamikaze  » car cela reste lié à la guerre et aux kamikazes. J’aurais mieux aimé un titre comme  » Shimotsuma story  » (l’histoire de Shimotsuma) mais on m’a dit que cela rappelait trop  » l’histoire de Tokyo  » d’Ozu (rires). Moi je trouvais ça bien puisque Ozu est très aimé en France et cela aurait fait venir les gens mais mon producteur pensait que cela n’aurait pas été forcément le bon public (rires).

– Votre univers visuel dans Shimotsuma Monogatari est très coloré, et votre prochain film Memories of Matsuko semble être dans la même veine. On pense immédiatement à Amélie Poulain, avez-vous le film et est-ce une référence ?
J’ai vu Amélie Poulain et je comprends le rapprochement, mais c’est avant tout des couleurs que j’aime et que j’ai toujours utilisées depuis que je travaille dans la publicité donc je me rends plus trop compte, je n’ai pas de recul objectif sur la chose.

– Toujours pour rester sur Memories of Matsuko, le film possède un gros casting (Miki Nakatani, Yu Aoi, Akira Emoto …) est-ce que le succès de Shimotsuma Monogatari vous a donné la notoriété nécessaire pour avoir un tel casting ?
Oui bien sûr, c’est grâce au succès de Shimotsuma Monogatari que j’ai pu avoir ce casting. Après la sortie du film, tous les acteurs japonais sont venus me voir et m’ont dit qu’ils aimeraient travailler avec moi pour mon prochain film.

– On retrouve également au casting Sora Aoi qui est une actrice d’AV, comment s’est-elle retrouvée impliquée dans le film ?
J’aime bien mélanger les genres comme vous avez pu le voir dans mes films et c’est pour cette raison aussi que je cherche des acteurs qui ne soient pas des acteurs professionnels, j’aime bien travailler avec des musiciens, des acteurs amateurs ou bien encore des comiques qui font des sketches à la télévision. J’aime bien donner des rôles à des personnes étrangères à ce milieu très fermé du cinéma comme cela a été le cas pour Sora Aoi.

Nous Remercions Nakashima Tetsuya pour son aimabilité et sa disponibilité.


Propos recueillis par Tavantzis Nicolas (Ryô Saeba), le 30 mars 2006.
Mis en page par Cherycok

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Auteur : Cherycok

Webmaster et homme à tout faire de DarkSideReviews. Fan de cinéma de manière générale, n'ayant que peu d'atomes crochus avec tous ces blockbusters ricains qui inondent les écrans, préférant se pencher sur le ciné US indé et le cinéma mondial. Aime parfois se détendre devant un bon gros nanar WTF ou un film de zombie parce que souvent, ça repose le cerveau.
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