[Film] Drugstore Cowboy, de Gus Van Sant (1989)


Depuis des années, Bob vit avec, par et pour la drogue. En compagnie de sa femme Dianne et de ses amis Rick et Nadine, il a fondé une sorte de famille qui pille les drugstores pour se procurer les pilules garantes d’extase. Leur petite organisation fonctionne très bien, selon des rêgles simples et précises. Mais le jour où Nadine succombe à une overdose, Bob décide de tout plaquer et d’entamer une cure de désintoxication.


Avis de Paganizer :
Quelques années avant “Requiem For A Dream” de Darren Aronofsky et “Trainspotting” de Danny Boyle, il y a eu ce petit film indépendant, Drugstore Cowboy (adapté du roman du même titre de James Fogle datant de 1976) signé Gus Van Sant, réalisateur souvent passionnant bien qu’inégal. Le métrage est à la fois fort et d’une simplicité très pure. Van Sant construit son œuvre en deux parties distinctes : D’abord la quête et l’errance motivées par la recherche du produit et des sensations qu’il procure, puis la tentative de sevrage suite à la prise de conscience de la dépendance et de l’emprisonnement causés par le produit. On comprend assez vite que le réalisateur n’a pas simplement voulu faire un film sur la drogue et les toxicomanes, mais plutôt un film sur la société dans laquelle nous vivons, une société souvent dure et écrasante qui n’offre pas les mêmes chances à tous, une société à laquelle chacun fait face avec les capacités et les armes dont il dispose. La réalisation, ni voyeuriste ni donneuse de leçon, flirte parfois avec le documentaire. Van Sant nous montre en fait une tranche de vie, la réalité d’un groupe de personnes dont nous pourrions très bien faire partie. Le ton général se veut en effet réaliste et sans filtre.

On suit donc les pérégrinations de la petite bande d’amis un peu comme si on les accompagnait, comme si on les suivait dans leur quête éperdue et effrénée à la recherche du meilleur plan, du trip ultime. Et bien que l’on ait affaire à des adultes, on se sent parfois comme face à des enfants, des gosses à la recherche d’un trésor ou des meilleures friandises. Ce côté fragile et vrai rend les personnages du petit groupe très vivants et attachants, ce qui est d’ailleurs une des forces du cinéma de Van Sant. La drogue est ici clairement représentée comme un moyen de fuite… fuite des réalités, des responsabilités, de la société… Un peu comme si elle permettait de rester des enfants qui n’ont à se soucier de rien et qui n’ont pas conscience des réalités de la vie. Mais l’ami Gus se garde bien de tomber dans la facilité ou l’apologie des stupéfiants… Le Mr n’est pas né de la dernière pluie et a su éviter le piège. Ses personnages restent donc quand-même conscients du fait que leur comportement, leur recherche de paradis artificiels restent mortifères et dangereux, et c’est de cette conscience persistante que naîtra le désir de changement chez Bob. Bob, incarné par un Matt Dillon inspiré et charismatique qui montre ici toute l’étendue de son talent.
On se dit d’ailleurs, au vu de sa performance, que cet acteur n’a probablement pas eu la carrière qu’il méritait … Ici, il porte clairement le film sur ses épaules et nous offre une belle performance entre force et fragilité.
Les autres protagonistes ne sont pas en reste. Kelly Lynch fait preuve d’un charisme et d’une puissance rares et remarquables, Heather Graham, toute jeune et un peu potelée crève déjà l’écran dans un personnage de femme-enfant un peu paumée qui lui va comme un gant. James Remar compose quant à lui un excellent personnage de flic taciturne et revanchard, en guerre contre les junkies et les ravages de la came.

Le film est construit sous la forme d’une succession de flash-back et se présente d’une certaine manière comme une sorte de “Bonnie & Clyde” version junkies. Dans la première partie, Van Sant décrit le mode de vie d’une bande d’amis toxicomanes, et dans la seconde, le retour dans la société du héros qui a pris la décision d’arrêter sa consommation de stupéfiants. Bob, personnage principal et auteur/narrateur du récit nous explique, non sans une certaine lucidité et quelques pointes d’humour bienvenues, comment il s’est construit un monde à part. Son univers englobe : Sa petite “famille” composée de Dianne, amie d’enfance et d’adolescence devenue sa femme et dont le seul trait d’union existant avec Bob est la drogue, ainsi qu’un couple de jeunes paumés, Rick et Nadine ; Une philosophie construite sur l’absence de contraintes liées à la vie en société et sur l’accès facile aux plaisirs immédiats par le biais des drogues ; Des règles basées sur la superstition qui offrent à Bob et au reste du groupe un cadre structurant minimum. Évidemment, le non-respect des règles provoque la colère des forces obscures et attire le “mauvais œil”. Bob fonctionne en fait sur le mode récompense/punition qui lui donne l’illusion qu’il contrôle les choses et maîtrise son avenir ; Enfin, l’accès à volonté aux paradis artificiels qui lui procure des plaisirs relativement durables et qui, au final, lui évite toute remise en question de son mode de vie.
Dans le film, seules deux scènes, situées au début et à la fin, s’inscrivent dans le présent. Bob est dans une ambulance, visiblement mal en point. Il indique d’emblée qu’il est drogué. Van Sant induit donc volontairement le spectateur en erreur en lui laissant penser que le film expliquera de manière plutôt classique la longue descente aux enfers du héros jusqu’à l’overdose qui justifie sa présence dans l’ambulance. Mais la suite de l’histoire infirme cette supposition.

Tout au long de l’œuvre, Gus Van Sant semble jouer sur les a priori des spectateurs pour en fin de compte les démentir. Bien qu’ayant la drogue pour thème central, le métrage ne démarre donc pas sur une situation familiale complexe dans une banlieue plus ou moins sordide, avec ses toxicos en pleine déchéance physique et mentale. Bob ne consomme pas pour oublier l’absence d’un père ou ses conditions de vie difficiles, mais parce qu’il a choisi (du moins le pense-t-il) de placer la drogue au centre de sa vie. G. Van Sant a donc écarté de son récit toute référence psychologique ou sociale aux premières prises de produit. La vie de Bob n’est ni meilleure ni pire que celle des autres… Il a simplement basculé lorsqu’il a été initié à la drogue par Tom Murphy, prêtre défroqué, qui incarne quelque-part l’alter-ego de Bob et l’incitera à reprendre le produit pour en éprouver à nouveau les plaisirs. Bref, on constate que les désirs, les plaisirs, les élans et les projets de Bob ne peuvent se concevoir qu’au travers du produit.
Il en est de même dans sa relation avec Dianne. En fait, à l’inverse d’autres réalisations dans la même veine, dans Drugstore Cowboy, Van Sant ne fait pas totalement abstraction de la dimension “plaisir” liée à la prise de drogues et offre aux spectateurs une représentation subjective de ce plaisir recherché et ressenti, par le biais de flottement d’objets et de personnages ou par la pensée de Bob et son ressenti des effets du produit…

Le réalisateur semble en fait vouloir nous montrer qu’une vie que l’on choisit conforme aux valeurs et aux normes sociales vaut mieux qu’une vie anticonformiste jalonnée de plaisirs immédiats, mais placée sous le joug de la dépendance. Dans son film, G. Van Sant n’évoque le manque des personnages que par leur quête obsessionnelle de produits qui les oblige à user de toutes sortes de ruses pour échapper à la vigilance de la police, et en particulier de l’inspecteur Gentry, qui les surveille et les soupçonne à juste titre. Gentry est d’ailleurs un personnage clé du récit. Ses apparitions jalonnent l’itinéraire de Bob. Les scènes où il intervient sont un peu des rappels à la réalité qui obligent Bob à s’extraire de son univers construit de toutes pièces, pour se replacer dans sa position de simple marginal vis-à-vis de la société. Gentry est quelque-part, le surmoi de Bob ; il lui rappelle les règles, les lois et les risques qu’il encourt. Gentry échappe donc au raisonnement manichéen de Bob, et vers la fin du film, lui rappelle une fois de plus la réalité : “On n’abandonne pas une partie en cours.” et lui conseille de faire attention à lui. Lorsque Bob décide de décrocher, on ne sait pas exactement quelle en est la raison… Est-ce une subite prise de conscience de sa situation et de sa dépendance ? Un désir de revanche sur la vie ? La peur de connaitre le même destin tragique que Nadine ?
Van Sant nous laisse seuls juges en ne donnant pas d’explication précise. Il en va de même pour le “cadeau empoisonné” que Bob offre au Père Murphy… Le réalisateur ne dit pas s’il a pour but de satisfaire une vengeance ou de permettre à Bob “d’inverser la vapeur” en pervertissant à son tour son initiateur…

Bref, au final, le film sans y paraitre, pose en fait une question un peu provocante aux spectateurs : “La drogue rend-elle heureux ?”. En effet, l’œuvre montre que le plaisir de la drogue ne se limite pas à la consommation du produit, mais est intimement lié à tout un style de vie décrit dans la 1ere partie du film : Liberté, camaraderie, insouciance, provocation, plaisir de l’interdit et de la transgression sont autant de traits qui caractérisent la vie de Bob et de ses copains. On remarque également que la seconde partie du film montrant la réinsertion de Bob dans la vie “normale” est l’illustration des valeurs inverses de celles des junkies. En termes de mise en scène et de réalisation, G. Van Sant nous offre un travail propre et soigné qui ne s’encombre pas de fioritures et va à l’essentiel. A ce titre, il est dommage que cette œuvre soit mal connue, à l’inverse du reste de sa filmographie.

LES PLUSLES MOINS
♥ Un très bon Van Sant
♥ Un casting au top, Matt Dillon en tête
♥ Une B.O fort sympathique
⊗ Film trop peu connu
⊗ Peut-être un peu court
⊗ Quelques longueurs mais rien de méchant
Gus Van Sant nous offre donc avec ce Drugstore Cowboy, un film fort qui pose des questions mais laisse au spectateur le soin d’apporter la plupart des réponses… Un tableau réaliste et sans concession sur l’emprise de la drogue et le désespoir qu’elle engendre… Un film coup de poing, étonnant et séduisant, qui laisse en état de choc. Un nouveau coup de maître de Gus Van Sant et du cinéma indépendant américain.



Titre : Drugstore Cowboy
Année : 1989
Durée : 1h40
Origine : U.S.A
Genre : Drame – Film choc
Réalisateur : Gus Van Sant
Scénario : James Fogle, Gus Van Sant, Daniel Yost

Acteurs : Matt Dillon, Kelly Lynch, James Remar, Heather Graham, James LeGros, William S. Burroughs, Eric Hull, Max Perlich, Grace Zabriskie

 Drugstore Cowboy (1989) on IMDb


Paganizer

Cinéphage boulimique, fan de cinéma authentique avec une appétence particulière pour les pellicules différentes voire singulières.
A tendance à fuir le cinéma fast-food grand public trop formaté.
Également doté d'un penchant naturel pour les mauvais films sympathiques et les nanars décomplexés et fendards.

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5 Comments

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  1. Je n’ai jamais été un fan de Gus Van Sant, mais il faut dire que j’ai surtout vu des oeuvres passé les années 2000 et que je m’y suis souvent ennuyé (Elephant par exemple, ou pire, Last Days, où je m’étais carrément endormi dans la salle de cinéma, réveillé uniquement par les passages musicaux plus bruyants).
    Je n’avais jamais entendu parler de ce petit film en tout cas, le plus vieux Gus Van Sant que j’ai vu était Prête à Tout avec Nicole Kidman, que j’avais bien aimé d’ailleurs.

  2. Je n’ai personnellement vu qu’un seul film de Gus Van Sant. Un seul. Et il m’a complètement refroidi. C’était ELEPHANT. Je me suis rarement autant fait chier devant un film… Du coup, ca a stoppé net mon envie de découvrir le reste de sa filmographie…

  3. Je ne suis pas un grand fan de Van Sant non plus !
    Je n’ai vu que 3 de ses films :
    – “Even Cowgirls get the Blues” qui m’a un peu laissé sur ma faim, alors qu’il était prometteur..
    – “Elephant” qui m’a un peu fait l’effet d’un somnifère..
    Et enfin, Drugstore Cowboy que j’ai vraiment beaucoup aimé !
    Il est très différent de ce que fait Van Sant depuis quelques années, et il mérite vraiment qu’on s’y attarde !
    Un film que vous pourriez apprécier tous les deux je pense.

  4. Super film je confirme c’est beaucoup plus rythmé que ce qu’il fait maintenant. Revu il y a quelque année ca a très bien vieilli.

    Gus j’aime bien même si je connais pas très bien

    Will Hunting super avec un Mat Damon en surdoué tête a claque (Rythme correct)

    Elephant intéressant mais extrêmement lent (une palme d’or quoi)

    Harvey Milk excellent avec de super acteur Sean Penn, Emile Hirsch, Josh Brolin, James Franco (Rythme correct)

  5. Oui j’en parlais ironiquement hier soir au tel avec un ami cinéphile, qui a eu le même trauma que moi devant certains Gus Van Sant récents (Last Days et Gerry en tête), et on se disait que Harvey Milk pouvait être intéressant par contre, en plus d’avoir un super casting. À tenter à l’ocaz ^^

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