[Film] Ne Dis Rien, de Christian Tafdrup (2022)


Une famille danoise rend visite à une famille hollandaise qu’elle a rencontrée en vacances. Ce qui était censé être un week-end idyllique commence lentement à se défaire alors que les Danois tentent de rester polis face aux désagréments.


Avis de Cherycok :
Il y a encore quelques jours, je n’avais jamais entendu parler de Speak No Evil, Ne Dis Rien dans nos vertes contrées. Lorsque j’ai appris son existence, c’est via les réseaux sociaux, avec des personnes qui commençaient à donner leur avis sur le film. Certains disaient que le film leur avait mis une claque dans la gueule, d’autres disaient qu’en tant que parents, ce film allait les marquer pendant longtemps. Des avis nombreux et surtout extrêmement positifs pour un film que tous s’accordaient à qualifier de « choc ». Puis petit à petit sont apparus les premiers avis divergents qui ont, comme d’habitude lorsqu’un film divise, amené chez moi de la curiosité. Alors oui, clairement, Speak No Evil est un film choc et son visionnage pourrait être très pénible et extrêmement irritant pour quiconque a de jeunes enfants et n’a pas le cœur bien accroché. Non pas que le film soit gore, extrême ou sadique visuellement parlant. Non, son créneau à lui, l’envie de questionner le spectateur en faisant une étude troublante de la psychologie humaine. Alors c’est réussi ? Oui. Enfin, pas complètement, il y a des couacs, mais oui, c’est malgré tout de bonne tenue. Attention, cette chronique contient sans doute des spoilers.

Le Danemark est un des pays les moins « dangereux » du monde, dans le sens où le taux de criminalité est extrêmement bas, pour ne pas dire inexistant. Du coup, sa population est aussi une de celle qui se méfie le moins du « danger ». Et il semblerait que ce film ait été écrit pour ces danois de classe moyenne, vivant des vies calmes et matériellement confortables dans l’une des sociétés les plus sûres du monde. Si vous n’êtes pas danois, ne vous inquiétez pas malgré tout, les thématiques du film sont assez universelles pour faire grincer des dents quiconque tenterait le visionnage. Avant même qu’il ne rentre dans le vif du sujet, Speak No Evil va rapidement mettre mal à l’aise et créer un sentiment de gêne en disséminant des signes avant-coureurs ci-et-là, histoire de nous faire comprendre qu’il y a un souci. Avant même que les deux familles passent le week-end ensemble et que commencent les vrais signes de complication, le film fait déjà preuve de tension, avec une musique sinistre qui va dans ce sens et crée un sentiment d’effroi. Au bout de 20 minutes, le scénario va se mettre à jouer aux montagnes russes avec nous, en instaurant un moment de gêne, de malaise, puis en le désacralisant quelques secondes plus tard. Dès que l’ambiance entre les personnages sera un peu meilleure, on sait pertinemment que cela va retomber dans les secondes qui arrivent. Constamment, le film va essayer de nous secouer et nous faire nous poser des questions. Vous auriez fait quoi vous à leur place ? A quel moment vous auriez pris vos jambes à votre cou ? Il n’y a aucune frayeur ici, juste des silences gênants, des regards révélateurs, des moments de malaise de plus en plus prononcés. On sent physiquement l’impact de la toxicité de cette famille néerlandaise sur la famille danoise au fur et à mesure qu’ils passent du temps ensemble. Et les danois restent presque passifs, prisonniers de la politesse et de cette vie tranquille dont ils ont l’habitude.

Les personnages de Bjorn et Louise se sentent impuissants face à ce qu’ils considèrent comme des offenses qui dépassent de plus en plus les bornes. A 1h de film, Speak No Evil nous fait une révélation qui change la donne et qui change surtout la façon de voir les choses. Petit à petit, le film va dévier inexorablement vers une scène absolument horrible et un final choc, difficile à supporter aussi bien visuellement que psychologiquement et qui pourra effectivement faire défaillir certains parents un peu sensibles. Oui, il semble que Speak No Evil ait, entre autres, pour but de choquer cette tranche de population à la vie tranquille. Lorsque le film nous parle de notre dépendance à la technologie au point de ne plus savoir rien faire nous-même, de devenir complètement passifs et de nous laisser porter, il semble faire un parallèle avec le fait que, dans notre confort ultime, on ne réagit même plus devant des comportements abusifs. Il n’y a qu’à voir le nombre de gens qui, lorsque quelqu’un tombe ou se fait agresser dans la rue, sortent leur téléphone pour filmer plutôt que d’aller aider. Ici, les personnages victimes ont perdu tout instinct de survie au point d’être complètement passifs même lorsqu’on s’en prend à leur progéniture. « Pourquoi vous nous faites ça ? » demande Bjorn à ses agresseurs… « Parce que vous nous avez laissé faire… » lui rétorque-t-on… Une phrase horrible illustrant la mort intérieure de personnages devenus passif de leur vie, au final la subissant plus qu’ils ne la vivent. Le casting est d’ailleurs assez dingue. On sent une énorme conviction chez les acteurs et ils donnent énormément de puissance à des scènes pourtant parfois au demeurant insignifiantes mais lourdes de sens. La mise en scène est ultra carrée, vraiment propre, et la photographie est de très bonne tenue avec des éclairages jaunes, oranges et rouges profonds qui donnent cette impression constante de danger.

Pourtant, bien qu’on sache que le réalisateur Christian Tafdrup et son frère, scénariste, Mads Tafdrup, traitent de plein de sujets sérieux, parfois avec humour noir, comme le courage, la confiance, l’humiliation, la parentalité, la perception du danger, … on ne peut s’empêcher de grincer des dents devant certaines réactions et de s’énerver contre les personnages. Bien que cela semble volontaire que le réalisateur enlève tout instinct de survie à ses personnages pour appuyer ses propos, ils sont mis dans des situations qui auraient fait fuir de cette maison n’importe quelle personne normalement constituée. Mais pas eux. Les victimes se laissent clairement un peu trop faire. Je veux bien qu’on puisse être vraiment apeuré dans certaines situations, mais tout parent normalement constitué et qui sait qu’il pourrait mourir va au moins essayer de faire quelque chose, même si c’est vain. Pourquoi ne pas prévenir sa femme quand Bjorn trouve le cadavre flottant ? Pourquoi lorsqu’ils tentent enfin de fuir, ils reviennent sur leurs pas pour un doudou ? Pourquoi lors du final ne pas partir en courant sachant que leurs agresseurs ne sont pas réellement armés ? On aurait aimé une quelconque résistance … Tout est là pour leur faire comprendre qu’il faut dégager mais non… On se pose également des questions à propos des deux agresseurs. On nous fait comprendre qu’ils sont loin, très loin d’en être à leur coup d’essai, mais alors que rien n’est fait pour cacher leurs actes, avec des photos d’eux qui se baladent partout, jamais ils n’ont été embêtés par la police ? Jamais des disparitions n’ont été signalées ? Pourquoi imaginer tout ce stratagème alors qu’il aurait été bien plus simple et rapide de faire différemment ? Drogue / meurtre / bisous c’est fini. De plus, le réalisateur n’assouvit jamais notre curiosité d’en savoir plus sur ce qui les a conduits à ce mode de vie monstrueux, leurs réelles motivations. Bien que cela renforce l’aspect psychopathe des personnages, cela manque un peu au récit.

LES PLUS LES MOINS
♥ L’ambiance tendue
♥ Le très bon casting
♥ La mise en scène soignée
♥ Le spectateur est impliqué
⊗ Toujours ces foutues réactions incohérentes
⊗ Trop d’interrogations laissées en suspend

En explorant le mal psychique, plutôt que le mal physique, d’un couple aisé de la classe moyenne qui se retrouve bousculé dans ses principes et ses certitudes, Christian Tafdrup livre avec Speak No Evil un film certes choc, intéressant sur bien des points, mais loin d’être parfait.

LE SAVIEZ VOUS ?
• Speak No Evil a été présenté en janvier 2022 au 38e Festival du film de Sundance et est sorti en salles au Danemark le 17 mars 2022. Il a remporté le prix du « Meilleur choix de réalisateur » au 26e Festival international du film fantastique de Bucheon. Rapidement, Shudder en a acquis les droits.

• Le couple néerlandais, Karin, (Karina Smulders), et Patrick, (Fedja van Huêt), sont mariés dans la vraie vie.

• Le scénariste et réalisateur Christian Tafdrup a eu l’idée du film à partir de sa propre expérience lors de vacances en Toscane, où sa famille a rencontré un couple de Néerlandais, sympathique mais un peu maladroit socialement. Ils se sont très bien entendus et les deux familles ont passé beaucoup de temps ensemble. Lorsque Tafdrup est rentré chez lui, la famille néerlandaise l’a invité à rester aux Pays-Bas. Tafdrup considéra brièvement l’offre, mais décida de ne pas l’accepter, car il trouvait bizarre de loger chez des gens qu’il ne connaissait pas vraiment.



Titre : Ne Dis Rien / Speak No Evil
Année : 2022
Durée : 1h38
Origine : Danemark / Pays-Bas
Genre : Tu donnes ta langue au chat ?
Réalisateur : Christian Tafdrup
Scénario : Christian Tafdrup, Mads Tafdrup

Acteurs : Morten Burian, Sidsel Siem Koch, Fedja Van Huêt, Karina Smulders, Liva Forsberg, Marius Damslev, Hichem Yacoubi, Jesper Dupont, Lea Baastrup Ronne

 Ne dis rien (2022) on IMDb


5 1 vote
Article Rating

Auteur : Cherycok

Webmaster et homme à tout faire de DarkSideReviews. Fan de cinéma de manière générale, n'ayant que peu d'atomes crochus avec tous ces blockbusters ricains qui inondent les écrans, préférant se pencher sur le ciné US indé et le cinéma mondial. Aime parfois se détendre devant un bon gros nanar WTF ou un film de zombie parce que souvent, ça repose le cerveau.
S’abonner
Notifier de
guest

0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments