[Film] Jiseul, de O Muel (2013)


Avril 1948, île de Jeju, Corée du Sud. La commémoration de la résistance coréenne à la domination japonaise est réprimée par la police. Le gouvernement de Séoul envoie des soldats sur l’île. Un ordre est donné par l’armée américaine : toutes les personnes vivant 5 km en dehors de la péninsule sud-coréenne sont étiquetées comme rebelles communistes et peuvent être exécutées à vue.


Avis de Cherycok :
Présenté en première au Festival international du film de Busan 2012, où il a reçu 3 prix (le CGV Movie Collage Award, le Director’s Guild of Korea Award du meilleur réalisateur et le NETPAC Jury Award), Jiseul arrive au cinéma en Corée en mars 2013 et est un succès surprise. En effet, le film arrive à cumuler 144 602 entrées au box-office local, un score qui peut sembler ridicule mais qui est pourtant le plus haut score pour un film dramatique indépendant à cette époque, grâce à un bouche-à-oreille positif. Avec son petit budget de 210 Millions de Wons (soit environ 190 000€), dont une partie a été récoltée grâce au financement participatif, Jiseul va nous dépeindre une période sombre de l’histoire de la Corée, en 1948, durant laquelle des troupes coréennes se sont retournées contre leurs compatriotes en lançant une attaque meurtrière sur l’île de Jeju (située au large de la côte sud de la Corée).

Le réalisateur O Muel est originaire de cette province de Jeju et cet évènement très sombre semble l’avoir énormément marqué. Des dizaines de milliers de communistes et/ou assimilés au parti travailliste coréen de l’époque ont été tués par la police et des soldats coréens, sans doute commandité par les États-Unis. O Muel va s’attarder sur le pillage d’un petit village de l’île et le massacre de tous ses habitants, et va s’attarder sur un petit groupe d’entre eux ayant trouvé refuge dans une grotte souterraine non loin de là. Ils vont vivre les uns sur les autres, dans le froid, essayer de survivre avec le peu qu’ils ont à manger, pendant que les soldats sans pitié, complètement endoctrinés, torturent, violent et tuent les membres des familles qui ont décidé coute que coute de rester à l’extérieur de la grotte. Les soldats y sont présentés tantôt comme des fous furieux, voire des animaux, tantôt comme des êtres un peu perdus, obligés d’exécuter des ordres et tuer des innocents. O Muel, en ne mettant en avant aucun personnage pour favoriser l’esprit de groupe, va très rapidement nous donner l’impression que nous faisons justement partie de ce groupe de survivants. Cela sera accentué quand les scènes de grande violence vont faire irruption. Bien qu’elles soient le plus souvent sous-entendues, en jouant avec les ombres ou le son, ou simplement atténuées par le noir et blanc du film, empêchant des scènes trop graphiques, cette violence est marquante et on sent au fur et à mesure que le film avance toute la colère du réalisateur. Et lorsqu’on sait que O Muel s’inspire d’une histoire vraie, ça fait encore plus froid dans le dos.

La mise en scène de O Muel est très réussie. Ce noir et blanc à la fois austère et magnifique ne fait en aucun cas perdre sa puissance aux scènes marquantes qui ponctuent le film. Il met en valeur l’environnement enneigé et certains plans d’ensemble sont saisissants. Lorsqu’il filme ses personnages, on a parfois l’impression qu’ils se fondent dans les paysages. Il va alterner plans fixes et travellings fluides et les filmer dans ce quotidien rude. Afin de renforcer l’aspect réaliste de son film, O Muel va faire appel à des acteurs non professionnels de l’île et ils vont dialoguer dans un dialecte bien à eux, le Jiseul, afin de bien faire la distinction avec les soldats. Jiseul est un film ouvertement anti-guerre, dans lequel la violence engendre la violence, où la guerre transforme les gens en bêtes sauvages alors que certains ne comprennent même pas pourquoi ils font ça. Pourtant, malgré la lourdeur du propos (le désespoir et la souffrance des habitants sont bien palpables), le réalisateur n’en oublie pas d’insérer quelques touches d’humour ci-et-là, dans le quotidien de ces survivants, ou parfois dans le côté grotesque de certaines scènes (le soldat qui se frotte le dos dans la boue en gloussant). En résulte un film choc, marquant sur bien des aspects, qui pourra certes perdre un peu le spectateur par le manque d’information qu’il lui donne sur cette période sombre de la Corée, qui arrive à dépeindre les horreurs de la guerre avec une réelle beauté formelle.

LES PLUSLES MOINS
♥ Visuellement réussi
♥ Marquant dans son propos
♥ Très bonne bande son
♥ Le casting
⊗ Parfois un peu trop lent
⊗ Manque de détails sur les faits historiques

Premier film coréen à remporter le premier prix dans la catégorie World Cinema Dramatic au Festival de Sundance 2013, Jiseul est une petite pépite méconnue avec une approche anti-violence plutôt originale, porté par une excellente mise en scène. A voir !

LE SAVIEZ VOUS ?
• « Jiseul » signifie « pomme de terre » en dialecte de Jeju. O Muel a déclaré l’avoir choisi comme titre de son film car  » la pomme de terre est considérée comme un aliment de base dans de nombreux pays, symbolisant souvent la survie et l’espoir. »

• Jiseul a également remporté le Cyclo d’Or, le premier prix du Festival international du cinéma asiatique de Vesoul 2013, et celui du meilleur film lors de la première édition des Wildflower Film Awards en 2014.

• En 2006, près de 60 ans après le soulèvement de Jeju, le gouvernement sud-coréen a présenté des excuses pour son rôle dans les massacres et a promis des réparations. En 2019, la police et le ministère de la Défense sud-coréens se sont excusés pour la première fois au sujet des massacres, qui se seraient soldés par 30 000 morts.


Jiseul est sorti chez Spectrum Films en DVD au prix de 8€. Il est disponible à l’achat ici : Spectrumfilms.fr

En plus du film, on y trouve : Présentation du film par Antoine Coppola, réalisateur et spécialiste du cinéma Coréen, Interview de Keum Suk Gendry-Kim, auteur de la BD Jiseul, et bande annonce.



Titre : Jiseul / 지슬 – 끝나지 않은 세월2
Année : 2013
Durée : 1h48
Origine : Corée du Sud
Genre : Massacre au Village
Réalisateur : O Muel
Scénario : O Muel

Acteurs : Lee Kyung-Joon, Hong Sang-Pyo, Moon Suk-Bum, Sung Min-Chul, Yang Jung-Won, Park Soon-Dong, Jo-Eun, Eo Sung-Wook, Kim Dong-Ho, Baek Jong-Hwan

 Jiseul (2012) on IMDb


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Auteur : Cherycok

Webmaster et homme à tout faire de DarkSideReviews. Fan de cinéma de manière générale, n'ayant que peu d'atomes crochus avec tous ces blockbusters ricains qui inondent les écrans, préférant se pencher sur le ciné US indé et le cinéma mondial. Aime parfois se détendre devant un bon gros nanar WTF ou un film de zombie parce que souvent, ça repose le cerveau.
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