[Film] Eighteen Springs, de Ann Hui (1997)


Les années 30. Manjing, une jeune femme issue d’une famille autrefois aisée, travaille dans une usine où elle rencontre Shujun, le fils de riches marchands de Nanjing. Malgré les réserves de Shujun sur la famille de Manjing – sa sœur, Manlu travaille comme hôtesse de boîte de nuit – ils parviennent, par étapes, à tomber amoureux. Après une longue période de séparation, ils se retrouvent mais se rendent compte que leur bonheur appartient aux souvenirs dans une réinvention nostalgique des opportunités manquées.


Avis de Cherycok :
Je ne connais que peu la carrière de la réalisatrice hongkongaise Ann Hui. Non pas que sa filmographie soit mauvaise ou inintéressante, loin de là même, mais pour quelqu’un qui, comme moi, n’est pas forcément attiré par les films dramatiques, ce n’est pas vers elle qu’on se tourne forcément. Néanmoins, ça ne m’empêche pas de temps à autres d’y piocher dedans et d’apprécier certaines bobines. Ce fût le cas pour Zodiac Killers (1991), Ah Kam (1996), Ordinary Heroes (1999) ou pour le film qui nous intéresse aujourd’hui, Eighteen Springs (1997), fraichement sorti chez Spectrum Films dans une très belle édition au moment où j’écris ces quelques lignes. Un film touchant, tout en retenue, adapté d’un roman de Eileen Chang, considérée par certains comme la plus grande écrivaine chinoise du 20ème siècle.

Ce n’est pas la première fois que Ann Hui adapte un roman de Eileen Chang, elle l’avait déjà fait en 1984 avec Love in a Fallen City dans lequel une jeune femme tombait amoureuse d’un riche playboy en pleine Seconde Guerre Mondiale en Chine. Eighteen Springs, lui, plante son décor un peu avant, au début des années 30, et va l’étaler jusque dans les années 40. La reconstitution de la Chine de cette époque est plutôt soignée. Mais ici, la présence japonaise en Chine et la répression qui en a résulté, sont à peine évoquées car le film va se concentrer sur ses personnages, être au plus près d’eux, leur quotidien, leur travail, leur famille, leurs amis, leurs relations, … La première moitié du film va mettre en place les histoires d’amour, avec des moments de naïveté (dans le bon sens du terme), un côté mignon. Ann Hui prend le temps de construire ses personnages et son intrigue, avec un ton assez léger parfois. La deuxième moitié laisse place aux doutes, aux désillusions, aux occasions ratées, aux moments plus durs et aux évènements qui vont chambouler certains personnages, en abordant la chose avec un ton bien plus dramatique. Eighteen Springs se montre même bien plus pessimiste dans son final que certains pourraient interpréter comme une petite métaphore par rapport à la rétrocession de Hong Kong à la Chine ayant lieu l’année de la sortie du film. Le message semble nous dire que le passé est derrière nous et qu’il faut malgré tout continuer d’avancer. Le rythme du film se veut volontairement très lent, avec par moment un sentiment d’immobilisme, des plans qui durent. Pour qui voudrait se lancer dans le cinéma de Hong Kong, Eighteen Springs se montre du coup assez difficile d’accès mais il reste malgré tout captivant grâce à des acteurs absolument parfaits et une très belle mise en scène de Ann Hui.

Le casting est des plus prestigieux, ne serait-ce que pour la regrettée Anita Mui (The Heroic Trio, Rouge, Miracles). Elle en impose toujours par sa présence, son charisme, et joue ici un personnage très scénique, avec des poses très cinématographiques. Leon Lai (Les Anges Déchus, Niki Larson, A Hero Never Dies), souvent critiqué pour son jeu monolithique, s’en sort ici très bien dans le rôle d’un homme discret, réservé, qui a du mal à montrer ses émotions. Mais celle qui impressionne, c’est l’actrice taïwanaise Jacklyn Wu Chien-Lien (Beyond Hypothermia, Intruder, A Moment of Romance 3) tout en délicatesse, tout en finesse, tout en nuance, qui va développer son personnage tout le long du film avec une authenticité sans faille. Elle crève l’écran et est LA pièce maitresse du film. Les jeux de regards entre elle et Leon Lai sont extrêmement parlants, au point qu’on pourrait croire qu’ils sont réellement amoureux. Ils sont aidés par une mise en scène calme, posée, à la photographie très travaillée, à la fois sobre et classe. Certains plans sont superbes, avec de très beaux jeux de lumière, et font parfois penser à du Wong Kar-Wai. Si Eighteen Springs est si beau visuellement, c’est grâce au travail du célèbre chef opérateur Mark Lee. Pour ceux qui ne le connaitraient pas, il a beaucoup collaboré avec le réalisateur taïwanais Hou Hsiao-hsien, comme par exemple sur The Assassin, Millenium Mambo ou encore Les Fleurs de Shanghaï, mais aussi sur des films tels que In The Mood For Love, Tempting Heart ou encore A La Verticale de L’Été. Un excellent documentaire de 1h30, Let the Wind Carry Me (2009), lui est d’ailleurs consacré en guise de bonus sur l’édition française de Eighteen Springs de chez Spectrum Films. Le film n’est malgré tout pas parfait. Outre la lenteur de certaines scènes qui pourra rebuter, on notera également certaines incohérences comme par exemple le temps qui passe qui ne semble pas avoir les mêmes effets chez tout le monde. Mais ne boudons pas notre plaisir car Eighteen Springs vaut clairement le coup d’œil pour qui aime les histoires d’amour compliquées, à cause du contexte d’une époque, à cause du pouvoir des pressions familiales, à cause parfois tout simplement de la nature humaine.

LES PLUSLES MOINS
♥ Jacklyn Wu, superbe
♥ Visuellement beau
♥ Des personnages bien écrits
⊗ Des longueurs
Note :
Eighteen Springs est un film d’amour très pudique, tout en retenue, qui fait réfléchir sur le temps qui passe. Bien que parfois un peu longuet, il n’en demeure pas moins un beau film avec un excellent casting, une mise en scène soignée et une photographie à saluer.

LE SAVIEZ VOUS ?
• Selon Arnaud Lanuque, spécialiste du cinéma asiatique, le film de Ann Hui respecterait très bien la nouvelle dont il est adapté, si ce n’est le personnage de Leon Lai qui a ici un rôle plus développé (il est une des plus grandes stars de la canto-pop à l’époque) là où le livre était bien plus focalisé sur les personnages féminins.
• Aux 17èmes Hong Kong Film Awards, Eighteen Springs est nominé dans pas moins de sept catégories. Anita Mui gagnera d’ailleurs celui de la meilleure actrice de second rôle. Jacklyn Wu gagnera par contre le prix de la meilleure actrice pour son rôle dans le film aux Hong Kong Film Critics Society Awards.

Eighteen Springs est sorti chez Spectrum Films en Blu-ray au prix de 25€. Il est disponible à l’achat ici : Spectrumfilms.fr
En plus du film, on y trouve la présentation du film par Arnaud Lanuque, une présentation de Eileen Chang par Brigitte Duzan, chercheuse en littérature et cinéma chinois, l’excellent documentaire de 1h30 Let The Wind Carry Me (2009) centré sur le chef opérateur du film, Mark Lee, ainsi que la bande annonce du film.



Titre : Eighteen Springs / 半生緣
Année : 1997
Durée : 2h06
Origine : Hong Kong
Genre : Romance désespérée
Réalisateur : Ann Hui
Scénario : John Chan, Eileen Chang

Acteurs : Leon Lai, Jacklyn Wu Chien-Lien, Anita Mui, Ge You, Annie Wu, Huang Lei, Wang Zhi-Wen, Liu Chang-Wei, Chen Chi, Wu Yun-Fang, Chiang Chun

 Ban sheng yuan (1997) on IMDb


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Feroner
Administrateur
22 juin 2021 18:38

Ann Hui de tout ceux qui sont arrivé avec la nouvelle vague est la seul a pas avoir changé de cap et n’a jamais suivi la tendance. Elle a marqué le cinéma HK en faisant des films a contre courant de ce qui ce faisait la-bas.
Plus je viellis plus j’aime son cinéma et moins j’aime celui de Wong Kar-Wai. Quand je revois du Wong Kar-Wai je trouve ca creux avec plein d’effet de style daté.