[Film] Paul Sanchez est Revenu !, de Patricia Mazuy (2018)


Dans le Var, Marion est une jeune gendarme énergique et investie dans son travail. Et lorsqu’en ville on commence à rapporter que Paul Sanchez a été aperçu ci et là, elle décide de mener l’enquête coûte que coûte. Car Paul Sanchez est le plus grand fugitif de la région, depuis qu’il a assassiné sa femme et ses enfants il y a dix ans… Mais pourquoi ce criminel en fuite serait-il de retour dans la commune ? Que cherche-t-il ? Et qui est cet angoissant individu errant dans la région ? Peut-être que ces différentes questions sont liées, peut être que le titre du film est un indice déjà assez gros… Peut-être…


Avis de Sacré Vandale :
L’affaire Xavier Dupont de Ligonnès fascine et hante les français depuis maintenant 15ans. Ce sordide fait-divers fait clairement partie du patrimoine français moderne, qui dégage quelque chose de fantasmatique et qui suscite encore et toujours les théories les plus folles. Histoire érigée au rang de légende populaire, ressuscitée au moindre signe d’essoufflement tous les ans environ par l’entièreté des médias et des réseaux sociaux qui nous hurlent avec fracas que cette fois-ci c’est la bonne : on l’a retrouvé ! C’est justement entre deux de ces mascarades périodiques que fut réalisé Paul Sanchez est Revenu !

Le film commence sur une voix off relativement malhabile, qui surviendra sporadiquement à quelques moments du film. Une voix off qui ne laisse hélas rien présager de bon… Ses quelques apparitions manquent de panache et alourdissent le récit. On sent qu’elles sont sans doute là pour associer le film à ces petits reportages opportunistes et macabres sur des crimes en tout genre (cf : Faites entrer l’accusé, Enquêtes criminelles…et autres joyeusetés). Laissant donc planer une atmosphère de fait divers. Mais pas toujours très justes, et souvent poussifs, le jeu d’acteur ainsi que le texte plombent cette couche de réalisme pour quelque chose de plus théâtral. Heureusement elle ne constitue qu’un infime pourcentage de l’œuvre. Et le reste du film parvient à rattraper cette volonté d’une manière étonnamment bluffante. Car oui, ce qui marche et qui marque surtout dans ce film, c’est bien son ambiance. Avec ce récit âpre, ces musiques pesantes, son climat étouffant, ses personnages retors… On se sent plongé dans un malaise maîtrisé. Et étouffés peu à peu dans une spirale de violence contenue qui ne demande qu’à exploser. L’on est d’ailleurs constamment surpris par les chemins de traverse que le film décide de prendre. Il évite les écueils faciles du gentil petit polar, et ose partir dans des sentiers rugueux et rocailleux. Évidemment, il laissera certains spectateurs sur le bas-côté, hermétiques à cette proposition délicate. Mais pour peu qu’on se laisse entraîner, la route vaut le détour.

Le film a l’intelligence de naître d’une rumeur. De commencer par un silence froid (si on excepte justement cette pénible voix-off), et qu’une fois après avoir fait naître le bruit, la fureur et l’agitation se feront de plus en plus grandes. Un racontar qui s’avérera finalement probablement vrai… mais peut-être pas… mais il y a de grandes chances que si… Et même si tous les signes sont là, que toutes les cartes sont distribuées tout au long du scénario, le spectateur ne peut s’empêcher de se sentir perdu. Est-ce que ces personnages sont tous fous ? Non, ils sont humains. C’est terrifiant. Mais c’est beau. Car Paul Sanchez est Revenu est un film qui a compris de quoi il parle. Et il a même le culot d’aller plus loin, et de brasser beaucoup de sujets. Toujours avec une pertinence et une humanité qui dérangent, mais qui font mouche. Au travers de cette policière obstinée notamment. Qui fait un peu trop de zèle, lui faisant souvent perdre sa lucidité. Mais pleine de bonnes intentions. Le film prend le temps de montrer chaque étape de sa quête. La montrant enquêter dans différents lieux, interrogeant les témoins, fouillant les lieux où elle passe. Elle semble parfois portée par une volonté divine, comme ce moment un peu gros où elle tombe comme par magie sur la voiture camouflée du suspect pendant son jogging matinal. Cette gendarmette bornée est entourée d’une hiérarchie désabusée et aux fraises. Avec des collègues à la passivité froide et à l’inaction ridicule. L’image de la gendarmerie n’est pas épargnée, et c’est d’elle que survient tout l’humour noir et ironique du film. Les gendarmes ne sont pas des flics hard boiled qui tirent des rafales dans les escaliers, ni des Sherlock Holmes en puissance aux prises avec un maître du jeu omniscient. Il s’agit simplement de fonctionnaires qui tentent tant bien que mal et avec une naïveté certaine de gérer leur caserne tout en courant après une rumeur. Tantôt incrédules et presque feignants, tantôt investis et à l’écoute (le pinacle de l’enquête qui correspond à une chasse à l’homme où toutes les forces sont déployées).

Tous les autres personnages du film sont dans cette même veine. Outre ces gendarmes laxistes, dignes de ceux que vous croiserez si vous avez le malheur de visiter une gendarmerie un jour. Le chef en tête, craignant par-dessus tout la moindre vague et préférant naturellement les cas de vandalisme de poubelles aux tueurs en série… La panoplie discrète de personnages secondaires dresse un microcosme brut et évocateur. Les habitants venant porter plainte et qui rythment tout le film par leur récurrence et leur détresse. Se heurtant aux tristes procédures kafkaïennes. Les autres villageois paranoïaques aux alentours. Alimentant un feu que personne ne maîtrise plus. En bref, une population criante de vérité. Nous immergeant pleinement dans cette France anxieuse et délatrice que nous connaissons tous. Seul le journaliste paraît en décalage. On comprend aisément la volonté de critiquer ce genre de rapace arriviste par la caricature. Journaliste qui est d’ailleurs l’origine de toute cette pagaille, du moins la goutte d’essence menant à un point de non-retour. Mais le jeu d’acteur comme l’écriture du dit personnage sont trop surfaits, trop exagérés. On cerne plus facilement la fonction de ce personnage et les cases qu’il souhaite cocher. Alors que tous les autres sont bien plus ambiguës et subtils. Tout ce petit monde sera alors aux prises avec un individu mystérieux et inquiétant qu’on devine dangereux. Deux (trois ?) univers et leurs collisions vont former la substance du film. C’est lorsqu’ils sont confrontés l’un à l’autre que les rôles et les vies de chacun vont nous apparaître plus bruts et plus vrais.

Laurent Laffite y est comme souvent impeccable. D’une froideur déstabilisante. Générant un malaise constant, mélange de doutes, de peur mais aussi de pitié. Le personnage comme l’acteur arrivent à gérer cette ambivalence d’une justesse plutôt bluffante. Le long métrage nous fait suivre ses errances, filmées comme dans un film de survie. Où le personnage est constamment à l’affût, adversaire du monde entier. Ses quelques interactions avec le moindre extérieur sont en suspension mais glaçantes. Ce « Paul Sanchez » débutera le récit en individu friable, s’écrasant au moindre conflit, sûrement pour protéger sa fuite (cf : ses allers et venu dans les cybercafés, teintées de gêne et de peur) mais aura de plus en plus de mal à contenir sa fureur au fil de ses révélations. Ça permet à l’œuvre d’avoir une tension de tous les instants. Une solide impression que la violence contenue peut surgir n’importe quand, n’importe comment. Sa menace est évidente. Et sa caractérisation est d’autant plus palpable qu’on la sait inspirée de faits réels. Le personnage porte un héritage, trop lourd pour lui. Créant cette psychose et ce lâcher-prise en ébullition. Un personnage sur le fil du rasage. Maquillé comme un cadvre, joué comme un chien fou, malade et épuisé. Habillé comme un fuyard apocalyptique. Filmé comme un démon sublime. Le spectateur ne peut comprendre s’il se rapproche plus de la proie ou du chasseur. S’il est le traqueur ou le traqué.

Comme adversaire il trouvera face à lui Marion, la gendarme retorse et déterminée jouée par Zita Hanrot. Un personnage tout aussi nuancé et déstabilisant. Caractérisée par une volonté à toutes épreuves, mais causant un aveuglement et des maladresses malvenus pour une gardienne de l’ordre… Elle amène néanmoins des touches de douceur et de calme dans cette histoire étouffante, via une romance pourtant assez superflue. Une héroïne imparfaite, donc humaine. Elle aussi prisonnière d’une histoire trop grande pour sa condition. Femme forte mais dont la fragilité humaine va éclater peu à peu, à l’image de sa proie (ou de sa bête, c’est en fonction). Nous les voyons peu interagir ensemble pendant une bonne partie du film (récit de traque oblige). Mais lors de leur inévitable mais pourtant inattendue réunion, le film vire sèchement dans le western. Le western psychologique même. Les 2 personnages étant épuisés, ne sachant plus quoi penser, plus quoi dire. Les faisant peu à peu perdre pied et enchaîner les erreurs. La tension est différente, elle est désormais incertaine. On a tous ces passages intenses où Marion semble jouer un double jeu entre son rôle professionnel et sa peur de se tromper. Incapable de trouver une solution raisonnable qui la fera remplir son devoir tout en se protégeant. Offrant des scènes anxiogènes de séquestration et de combats psychologiques. Le tout à côté de la fameuse piscine, symbole très important du film, synthétisant à sa manière tout son propos.

Loin d’être un simple récit du gentil flic contre le méchant assassin, le film écoule peu à peu une ambiguïté pas forcément évidente à percevoir aux premiers visionnages. Spectateurs naïfs que nous sommes, nous chercherons instinctivement à nous rattacher à ce qu’on nous donne, piochant dans notre imaginaire collectif pour combler les trous et les bizarreries. Et le film va en jouer. Notamment dans son final, parfaitement anti-climatic. Un final que vous détesterez sûrement au premier visionnage, mais auquel vous adhérerez sans conteste lors du second. Rien ne nous est épargné. Et cette histoire pesante s’étire dans des paysages sublimes et arides du Var. Accentuant évidemment la dimension étouffante. Mélangeant habilement les ambiances citadines et les paysages ruraux. Le film esquive de ce fait d’être catalogué comme « polar des villes » ou « enquête de campagne ». On se risquera malgré tout à souligner que sa portée critique et ironique d’une population en ébullition fera malgré tout plus pencher la balance vers le côté « ville » malgré tout. La nature n’étant finalement qu’un sanctuaire où l’on tente de s’enfuir et se cacher…pour que le choc de la ville finisse inévitablement par nous rattraper. La musique est dans cette même idée. Le silence et le souffle pesants de la nature sont aux prises avec le tapage du chaos de la ville. Seront utilisés des percussions pour les moments de tensions et d’action, des instruments sifflants et stridents pour les scènes d’angoisse et de suspens… Un répertoire aux allures minimalistes mais d’avant garde qui porte définitivement cette histoire glauque. Notons que le compositeur n’est nul autre que John Cale (de Velvet Underground oui oui), et qu’il est un habitué des films de la réalisatrice car il a participé également à la BO de Saint-Cyr et de Sport de Filles.

Patricia Mazuy nous délivre ici une œuvre bizarre, qui nous habite encore un bon moment après l’avoir vue. À l’ironie certaine, et aux situations déstabilisantes. Dans la même veine qu’un Giraudie, le caractère anti moraliste en moins. Car bien évidemment ce Paul Sanchez est Revenue ! est profondément critique. Des médias, du journalisme, des rumeurs et leur conséquence… bien sûr. Mais aussi en posant un regard attendrissant et lucide sur toutes les victimes des différents systèmes. Qu’ils soient familiaux, professionnels, hiérarchiques, sociaux… Comble du troublant, il parvient même à poser en victime ces tueurs en puissance les présentant comme des oubliés. Des fantômes dont le silence interne et le capharnaüm ambiant les a rendus fous. Des délaissés qui ne voient plus que leur absolution dans la violence. Traduit par un besoin d’agir, d’exister, de révolte peut-être, mais surtout de libération. Des héros tragiques noyés par une société qui les ignore ou les catalogue. Avec ce petit côté de prophétie auto-réalisatrice sublime que réussissent trop peu de films (à l’image de La Mort de Belle de Molinaro par exemple).

LES PLUS LES MOINS
♥ Une ambiance marquante et stressante
♥ Des personnages complexes et fascinants
♥ Laurent Lafitte
♥ Un léger humour noir et une ironie aux petits oignons
♥ Sa fin ainsi que son message. Méta et grinçants
⊗ Des petits fusils de Tchekhov un peu gros quand on sait les repérer
⊗ La voix off
⊗ Le journaliste tout droit sorti d’un téléfilm

Un film sombre et nihiliste qui nous indique bien vite que rien de bon ne pourra sortir de cette triste histoire. Et que son caractère tape à l’œil et opportuniste de retranscription de fait-divers racoleur est en réalité un piège pour mettre les spectateurs face à leur propre perversion et face à leurs responsabilités dans ces horreurs et leur prolifération.



Titre : Paul Sanchez est Revenu !
Année : 2018
Durée : 1h50
Origine : France
Genre : Policier / Thriller psychologique / Mini-western
Réalisateur : Patricia Mazuy
Scénario : Patricia Mazuy, Yves Thomas

Acteurs : Laurent Lafitte, Zita Hanrot, Idir Chender, Philippe Girard, Anthony Paliotti, Achille Reggiani, Anne-Lise Heimburger, Norah Krief, Luc Palun, Maïtena Biraben


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Auteur : Sacré Vandale

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