[Dossier] Tsui Hark : portrait d’un enfant gâté

« Il est excellent dans son genre, mais il travaille très très vite, souvent trop vite… » Leslie Cheung

« Ses films revisitent les grands mythes de la culture chinoise en utilisant des moyens techniques proches du cinéma occidental » James Wong

« Il pense beaucoup plus vite qu’il ne parle… » Maggie Cheung

« Le problème avec Tsui est qu’il a toujours des millions d’idées et une vision bien à lui des films qu’il produit » Kirk Wong

« Il est partout à la fois » Julien Carbon et Laurent Courtiaud

« … Tsui est un réalisateur exceptionnel, mais c’est aussi un type hypersensible, toujours sur la défensive, à la limite de la paranoïa  » Terence Chang

Voilà quelques phrases qui résument plutôt bien la personnalité de celui qui a donné au cinéma de Hong Kong ses plus beaux joyaux cinématographiques. A la fois auteur, producteur, réalisateur, acteur de ses histoires il a fait la pluie et le beau temps dans l’ex-colonie. Tantôt vénéré, tantôt décrié, l’homme à la barbichette est un personnage hors pair qui a su alimenter l’industrie d’une véritable manne d’inspiration. John Woo, Ching Siu-Tung, pour ne citer que ces deux-là ont signé leurs plus grands films sous le patronage de Tsui Hark. Zu, Il Etait Une Fois En Chine, L’Enfer Des Armes, Butterfly Murders, Green Snake, The Lovers … autant de titres indispensables, autant d’œuvres essentielles qui on fait, font et continueront toujours de nous faire rêver.


Les Origines


Tsui Hark est né au Vietnam en Février 1951 dans une famille chinoise. Ses parents souhaitent le diriger vers des études en pharmacie, mais ce dernier passe son temps dans les salles de cinéma et tourne rapidement des films en super 8. Il partira faire ses études supérieures aux États-Unis, à l’université du Texas. En tant qu’immigré il se met à s’interroger sur ses origines, ce qui débouchera sur deux courts-métrages documentaires. Le premier projet, parlant des premières vagues d’immigrés chinois aux États-Unis, avortera. Le second, narrant la construction du chemin de fer américain par des chinois portant le titre de From Spikes To Spindles.

Se sentant en mal de sa propre culture, en perte de contact avec ses origines, il décide de repartir à Hong Kong en 1977. La télévision hongkongaise est alors en plein essor et les opportunités d’y entrer sont très importantes. Les chaînes recherchent de nouveaux talents pour mettre en scène des épisodes de leur soap-opera cantonais, les séries comme The Family, The Tycoon, Love Little Of The Big Boss, etc… C’est sur ce genre de produits que Tsui fera ses premières armes, il collabore à plusieurs épisodes de la série en costumes Gold Dagger Romance.


Les débuts


Sa première incursion sur grand écran, il l’a fait avec un film en costumes sur fond de mystères et d’agressions animales. Il s’agit de Butterfly Murders, une production Ng See Yuen. Mélangeant subtilement plusieurs influences occidentales en les formatant à la sauce hongkongaise, il réussit un curieux mélange de thriller médiéval et de wu xia pian traditionnel. Le film est un échec au box-office. Malgré ce premier revers, il est remarqué par la critique.

L’année suivante, en 1980, il revient avec un film d’horreur tragi-comique avec un titre qui sent fortement la provocation, We’re Going To Eat You (Histoire de cannibales). Une question qu’il semble poser au spectateur, l’invitant volontiers à un festin dans lequel les protagonistes se délectent de viande… humaine ! On sent une nouvelle fois les influences occidentales dans un film profondément nihiliste au final saisissant, allant complètement à contre-sens de l’attente du public. Il lui fait offrande, un cœur arraché encore battant… le nihilisme atteint son sommet, et c’est désormais une certitude, Tsui Hark est un fou génial.

Son troisième film est qualitativement, et d’assez loin, son meilleur et son plus abouti. C’est également son plus jusqu’au-boutiste. Un film quasiment inclassable, socialement très tendancieux, et traité sans aucune concession, son titre : Dangerous Encounter 1st Kind, rebaptisé chez nous L’Enfer Des Armes. A noter que c’est l’éditeur Scherzo qui sous l’égide d’un certain Christophe Gans aura le courage de l’éditer en vidéo. A mi-chemin entre le polar dur et le pamphlet anarchiste, ce film fait un véritable scandale et la censure a tôt fait de l’interdire purement et simplement. Ce n’est pas tant la violence, qui même si elle est présente, pourrait paraître aujourd’hui bien timide, qui fera se tirer les cheveux des gens de la censure, mais le fait de montrer de jeunes gens commettre des actes de terrorisme.

Afin d’éviter un fiasco, économiquement parlant, Tsui sera obligé de retourner quelques scènes et de recentrer l’intrigue. Malgré cela, le film reste d’une très grande puissance et conserve actuellement encore toute sa portée dramatique. Dès à présent, Tsui Hark est considéré comme un auteur à part entière, une sorte d’empêcheur de tourner en rond qui a décidé de bousculer les conventions et il le fait savoir. Quand Tsui est en colère, il est capable de tout…


Et zuuuuuuuu


En 1981, un certain Karl Maka par le biais de sa maison de production Cinema City propose à Tsui Hark de réaliser une comédie All The Wrong Clues avec l’acteur Teddy Robin Kwan. Loin d’être un chef d’œuvre, cette comédie a au moins le mérite de relancer la côte de rentabilité de Tsui. Le film est un énorme succès au box-office et c’est paradoxalement sur un film disons plus standardisé qu’il décroche un trophée, un Golden Horse de meilleur réalisateur.

Entre temps, il aura fait une rencontre déterminante dans sa vie, puisqu’il épousera la productrice Nansun Chi, qui deviendra non seulement sa compagne, mais également la co-fondatrice de la future Film Workshop.

En 1983, le choc naîtra avec un film qui va déchaîner les passions, il s’agit d’un film d’heroic-fantasy qui se veut la réponse chinoise au Star Wars de George Lucas. Son titre sonne comme un cri de guerre Zu, Warriors From The Magic Mountain, le film par lequel arriva la folie. Vous est-il déjà arrivé de vous prendre une mouche à 150 km/h en pleine figure ? Ou de vous lancer dans un grand huit sans être préalablement attaché… Tel fût ce que reçut à la face le public qui à l’époque pu découvrir cet OFNI complètement hallucinant. Une vitesse de narration qui peut être fatale aux non-initiés, des chorégraphies ahurissantes, des couleurs flamboyantes, un monde dans lequel des chevaliers volent et manient l’épée à une vitesse foudroyante. Tel est l’univers de Zu, un subtil et génial mélange de films de sabres traditionnels et de fantastique avec monstres et sorcières. Le merveilleux côtoie l’extraordinaire dans ce film révolutionnaire qui deviendra une sorte de mètre étalon pour tout ce qui se fera après. A Hong Kong, il y aura un avant et un après Zu.

Malheureusement, le film qui aura coûté une fortune (on parle du plus gros budget de l’histoire du cinéma hongkongais), ayant bénéficié entre-autres des services de techniciens des effets spéciaux américains ayant officié sur Star Wars, sera un nouvel échec au box-office. Tsui Hark sera obligé de tourner une nouvelle comédie afin de redorer son blason.


Karl Maka


Entre temps, il aura fait l’acteur chez son ami, l’acteur réalisateur et ex-star du rock des sixties Teddy Robin Kwan. Une autre comédie All The Wrong Spies, assez fine, produite également par la Cinema City de Karl Maka.

En 1984, toujours sous l’égide du producteur et acteur chauve, il mettra en boîte le troisième volet de la série des Aces Go Places/Mad Mission. Une suite alimentaire aux deux premiers épisodes signés Eric Tsang. Dans ce pastiche des films de James Bond à la sauce comique, l’acteur-chanteur Sam Hui interprète le rôle principal aux côtés de Karl Maka alias Kody Jack, l’acteur américain Richard Kiel (le géant aux dents d’acier, Jaws dans Moonraker) et même Peter Graves de la série TV Mission Impossible.

Sylvia Chiang, Karl Maka, Sam Hui et Peter Graves

Tsui étant un instable, et surtout peu décidé à ne pas être décisionnaire à 100 % sur ses réalisations se fâche avec ses producteurs et quitte le tournage du film en cours. Il claque la porte, il est encore en colère.


La Film Workshop


C’est donc en Avril 1984 qu’avec son épouse, il décide de créer sa propre maison de production qu’il définit lui-même comme un véritable atelier de travail donnant libre cours à l’imagination des réalisateurs et toute latitude de s’exprimer… simple discours d’intention. Lorsque Tsui Hark est en colère, il fonde la Film Workshop, et les autres n’ont qu’à bien se tenir.

Il s’accaparera de toutes les forces vives du cinéma de la colonie, tous les créateurs, tous les grands courants se devront de passer par lui. Tsui Hark deviendra quasiment à lui seul, le cinéma de Hong Kong.

Sylvia Chiang et Sally Yeh dans Shanghai Blues

Son premier film pour sa toute nouvelle maison de production est un délicieux mélange de mélodrame, de comédie dramatique et de comédie musicale. Shanghai Blues qui réunit les actrices Sylvia Chang et Sally Yeh, ainsi que l’acteur Kenny Bee est non seulement une très grande réussite formelle, mais également artistiquement parlant. Il relate l’histoire de trois personnages, une chanteuse de cabaret, une paysanne et un chanteur de cabaret dans le Shanghai des années 20, qui se croiseront et s’entrecroiseront dans un triangle amoureux magnifiquement mis en scène. Esthétiquement, on touche à la perfection avec ce film qui se veut un hommage à la comédie musicale américaine. Très remarqué dans divers festivals du monde, ce film entérinera définitivement la réputation d’auteur de Tsui Hark. La Film Workshop vivra…

L’année suivante, afin d’être sûr de rentrer dans ses frais, il mettra en scène une comédie sur fond de lutte des classes avec Sam Hui, Teddy Robin Kwan et lui-même. Working Class est traité sur un ton beaucoup trop léger, et rate le coche. Bien que ne révolutionnant pas la comédie, son film est tout de même un véritable pamphlet pro-Marxiste, revoyez-le, les messages sont flagrants.

Sam Hui, Tsui Hark et Teddy Robin Kwan dans Working Class

Nous sommes en 1985, et Tsui fait une rencontre capitale avec le futur maître du héro-movie, il s’agit de John Woo. Il interprète l’un des rôles principaux d’une comédie pas très marrante signé par le future réalisateur de The Killer. Son titre Run, Tiger Run… et surtout ne t’arrêtes pas !


Pekin Opera Blues


Il y a des œuvres qui marquent la carrière d’un réalisateur. Pour leurs qualités, ces œuvres sont reconnues non seulement par les fans, mais aussi des hésitants et des détracteurs qui refusent parfois d’ouvrir les yeux. Peking Opera Bluesest un film qui prouve que Tsui Hark est un grand réalisateur. Une preuve indéniable de ses grands talents à fabriquer de l’image avec toujours un sens affûté et une grande maîtrise de l’esthétisme. Rarement un film n’aura réussi avec autant de bonheur le mélange des genres que ce Peking Opera Blues. Narrant les aventures de trois magnifiques personnages féminins dans la Chine post révolutionnaire de 1913, ce flamboyant panaché de comédie et d’aventure toujours esthétisant, fait naître une véritable émotion. Les interprètes sont justes et beaux, et une immense actrice apparaît plus belle que jamais. Véritable idéal féminin, élégante et gracieuse, ancienne princesse des glaces dans le monde de Zu, la belle Brigitte Lin Ching-hsia marque cette œuvre forte, véritable trésor du cinéma de Hong Kong et du cinéma tout court.


Cherie Chung, Brigitte Lin et Sally Yeh

Un film qui prend toute sa dimension après 10 projections, et ainsi de suite. Un chef d’œuvre qui rend heureux, car la beauté est palpable, et cette musique… enivrante…


John Woo et les jolies fantômes


Dorénavant, quasiment plus rien ne peut se faire sans l’approbation de l’homme à la barbichette, il a vampirisé la cinématographie hongkongaise, il l’a fait sienne et lui a donné sa matière créative.

En 1986, il produit pour la première fois le film d’un autre. Premier choix, et quel choix ! Son grand flair le fait choisir John Woo pour réaliser un héro-movie flamboyant et ultra-violent avec des acteurs magnifiés par une caméra poétique. Chow Yun Fat, Ti LungLeslie Cheung… point besoin d’en rajouter. A Better Tomorrow (Le syndicat du crime) promet des lendemains meilleurs et atteint son but, le film fait un véritable carton au box-office, les flingues se mettent à chanter et John Woo devient l’auteur du polar ultra-violent. Tsui Hark, lui, est un producteur heureux, mais un peu jaloux…

L’année 1987 et plus particulièrement la réalisation du film A Chinese Ghost Story (Histoires de fantômes chinois) est très importante pour plusieurs raisons. Primo, le film officiellement réalisé par le chorégraphe Ching Siu-tung est une merveille de réalisation esthétisante et poétique. Ensuite, Tsui Hark y fait l’une des rencontres les plus importantes de sa carrière avec un chorégraphe de génie, fils du réalisateur de la Shaw Brothers Cheng Kang. De plus, ce film est, on peut quasiment l’affirmer, LE film qui a révélé la folie ambiante et jouissive du cinéma de la colonie aux yeux de l’Occident. Marc Toullec de Mad Movies croyait rêver et nous avec. Lequel d’entre-vous n’a pas vu et revu les jolies renardes effectuer de gracieuses figures aériennes dévoilant l’espace d’un instant leur beauté érotique, une épaule de laquelle glisse un voile fin ? Qui n’a pas crû rêver en découvrant tant d’inventivité visuelle ?

Histoires De Fantômes Chinois a marqué beaucoup d’esprits pour sa totale liberté, son grand souffle émotionnel, son esprit bon enfant et sa beauté formelle.

A Hong Kong, il se dit que Tsui Hark a laissé très peu de choix à Ching Siu-tung d’exprimer ses choix, à la vue du résultat final, on ne s’en plaint pas. Remake d’un vieux film du vétéran Li Han-hsiang, The Enchanting Shadow, ce film est un formidable mélange de fantastique merveilleux et d’épouvante (avec des références au génial Evil Dead de Sam Raimi), le tout baignant dans une délicieuse démonstration esthétisante teintée d’un doux érotisme. A noter que ce film marque également les débuts de la toute nouvelle Cinefex Workshop, un laboratoire d’effets spéciaux créé par Tsui Hark en 1986.

Entre le réalisateur et le producteur, il naît parfois un certain paradoxe, celui d’un génie qui peut devenir despote. En 1987, il pousse John Woo à réaliser une suite à son A Better Tomorrow, que ce dernier désavouera. Malgré tout un tas de tiraillements, l’œuvre s’en sortira tout de même aisément, proposant de faire du film de gunfights un véritable wu xia pian moderne, remplacez les flingues par des sabres et vous obtiendrez un véritable film de capes et d’épées dans la grande tradition chinoise. Les références sont indéniables, le vieux maître Chang Cheh a marqué les esprits des deux hommes et ça se ressent dans ce véritable délire jouissif dans lequel les armes chantent, un chant funèbre dédié à l’héroïsme du vieux maître de la Shaw Brothers.

Tsui continue d’être en colère et ça, ce n’est pas une mauvaise nouvelle…


Tsui Hark le producteur


Aimant faire le clown, il sera à l’affiche du sympathique Yes, Madam de Corey Yuen aux côtés de Sammo Hung. Parenthèse en forme d’amusette avant le grand chambardement.

Ce goût pour la comédie se concrétisera de nouveau dans un héro-movie signé Patrick Tam (l’un des réalisateurs de la nouvelle vague hongkongaise), The Final Victory.

En 1988, il confie au très peu réputé Andrew Kam, la réalisation d’un polar ultra-violent, voire gore, The Big Heat. Très bon polar avec un excellent Waise Lee dans la peau d’un policier névrosé. Certainement énervé par le manque de savoir faire du réalisateur, Tsui fera appel à Johnnie To afin de reprendre les rênes du film.

Tsui Hark sait se souvenir, il a toujours avoué ses références, ses inspirations. C’est dans cette optique qu’il confiera au vétéran et génial réalisateur de plusieurs chef d’œuvres avant-gardistes Chu Yuan, la mise en scène d’une comédie délirante. Son titre : The Diary Of A Big Man, journal d’un Chow Yun Fat tentant vainement de se dépêtrer d’une situation dans laquelle il s’est lui-même empêtré. Joey Wong et Sally Yeh jouent deux épouses trompées par… un même époux, Chow himself.


Chow Yun-fat dans DOABM

Réalisation en roue libre, humour très fin, suite de quiproquos complètement délirants, ce film demeure une référence de la comédie cantonaise. A ce propos, les producteurs actuels feraient bien de s’en inspirer afin de redorer un blason peu glorieux…

Après avoir produit un Laserman dont le résultat final déplaira tellement à Tsui, qu’il décidera de ne pas le sortir, il passe à la production d’un autre film de science-fiction. Réalisé par un honnête artisan, David Chung, I Love Maria aka Roboforce est un sympathique pastiche du Robocop de Paul Verhoeven en version féminine. Le robot interprété par l’actrice Sally Yeh est appelé Maria en hommage au robot du Metropolis de Fritz Lang. Les acteurs John Sham et Tony Leung Chiu-wai, participent au reste du casting dans lequel Tsui Hark interprète le rôle principal, celui d’un détective alcoolique hilarant. Au final, le spectacle est très agréable à suivre et décoche au passage le prix des meilleurs effets spéciaux au festival du Grand Rex.

 


The Killer


Il est facile lorsque l’on parle du western de faire référence à John Ford ou à Sergio Léone, ou de citer Jean-Pierre Melville lorsque l’on parle du polar à la française. A partir de 1989, il sera aisé de citer un film de John Woo lorsque l’on évoquera le héro-movie. 1989, la grande année de réalisation du chef d’œuvre définitif de John Woo, un chef d’œuvre impérissable et qui aura marqué tous les esprits, The Killer.

Le titre se suffit à lui même. Et dire que Tsui Hark n’avait pas donné à John Woo son consentement pour tourner cette œuvre, et que sans l’aide de Chow Yun Fat rien ne se serait fait. Le résultat donnera ce que l’on sait, un grand film, un chef d’œuvre. Une magistrale claque dans la gueule à toute perspective de désacralisation du genre. Le héro-movie est Wooien et Tsui vient de se prendre une baffe, il est jaloux…


Adieux aux maîtres et tentative de récupération des mythes


Le vieux Chang Cheh se sentant fatigué aura la reconnaissance de ses nombreux élèves qui se mobiliseront pour lui assurer une retraite méritée. Ce sera Just Heroes que John Woo, le fils spirituel, co-réalisera avec Wu Ma et que Tsui Hark produira. Un film qui s’il n’atteint pas les sommets de l’héroisme Wooien a le mérite de rassembler un sacré casting : David Chiang, Chen Kuan Tai, Ti Lung … on arrête là ?… non !… Danny Lee, Wu Ma, Stephen Chow … et reste un très bon spectacle qui ne laisse que très peu de place à l’ennui.

Dans la foulée, Tsui confiera à David Chung la réalisation d’un vieux projet qu’il comptait un temps réalisé lui même. Il s’agit d’un thriller à la Hitchcok, Web Of Deception avec l’actrice Joey Wong. En résultera un film superficiel et pas assez jusqu’au-boutiste, tiraillé par un trop plein d’influences.

Tony Leung KF, Chow Yun-fat et Anita Mui dans ABT3

Après trois années de productions et de frustrations diverses, Tsui revient à la réalisation avec une tentative de récupération du mythe que John Woo aura mis en œuvre avec ses deux Syndicat Du Crime. L’homme à la barbichette souhaite donner une âme à ses personnages et parle de sa ville natale avec une certaine nostalgie, il envoie Mark, alias Chow Yun Fat, côtoyer une princesse du flingue en plein conflit vietnamien. Il s’agit de A Better Tomorrow 3 : Love And Death In Saigon, une œuvre qui veut parler de mort et d’amour. Le spectateur se sentira trahi, tellement l’œuvre est une sorte de négation des thèmes chers à John Woo, une tentative de désacralisation. Il semble que Tsui Hark cherche à venger un affront, quelqu’un, un autre réalisateur, un ami, a réussi sur un autre terrain que le sien ! Tsui est en rogne !…


Le temps des chevaliers


… Et lorsqu’il est en colère, il peut péter les plombs comme avoir l’idée de redorer le blason du chevalier dans le wu xia pian. Il pense à King Hu, l’un de ses maîtres et inspirateurs pour mettre sur pied un film de sabres très nostalgique, mais avec une vitesse de narration plus rapide, une tentative d’en montrer le plus possible en un minimum de temps. Le film en question, Swordsman, un cocktail survitaminé de fantaisie et de film de sabres traditionnel. Trouvant le vieux maître trop lent et sans doute peu enclin à subir les multiples changements de cap orchestrés, il lui demandera de se retirer et confiera la réalisation à l’un de ses sergents, en l’occurrence Tony Ching Siu-tung, puis à des amis, Raymond Lee, Ann Hui et lui-même. Le film est un spectacle furieusement hallucinant, une vitesse de narration quasi imperceptible pour le spectateur lambda et même les autres, je défie quiconque de raconter cette histoire rocambolesque, une folie visuelle de tous les instants. Ce film aura relancé le genre et de là naîtront tout un tas de rejetons plus ou moins indignes.

Retour ensuite à la production disons plus standardisée avec Spy Games qui comme son titre l’indique, parle d’espionnage. Le film est assez platement filmé par le génial monteur David Wu.

Puis ce sera une suite aux Histoires De Fantômes Chinois. Cette fois, Ching Siu-tung semble disposer de plus de liberté, en résulte un spectacle complètement fou visuellement avec notamment un Jacky Cheung génial en épéiste cinglé et redoutable, une Joey Wong toujours aussi ravissante et un Tony Leung toujours aussi puéril… définitivement… Le spectacle tend vers plus de folie, mais la poésie est moins présente. Peu importe, ce spectacle est un bonheur de tous les instants comme on voudrait en voir plus souvent en cette période de vaches maigres.

Le duo Tsui Hark / Ching Siu-tung a le mérite d’accoucher d’œuvres fortes et surtout de donner un spectacle visuellement transfigurant.

The Raid, tourné dans la foulée est de ces spectacles fous, ces oeuvrettes totalement dédiées à l’éclate. On y retrouve un casting fort alléchant pour un film tiré d’une BD chinoise dont le héros – un médecin aventurier, une sorte d’Indiana Jones chinois, y combat l’envahisseur japonais – le spectacle est assuré, on ne s’ennuie pas une minute.


Jet li


En 1990, Tsui fera une rencontre déterminante. Il s’agit de l’acteur Jet Li, toute nouvelle star des arts martiaux que l’on décrit comme le digne successeur de Bruce Lee. Ensemble, ils tournent aux Etats-Unis The Master, un film d’arts martiaux se déroulant à notre époque. Un vague remake de La Fureur Du Dragon dans lequel le génial Yuen Wah interprète le méchant. La collaboration de Tsui et du Jet démarre assez mollement, le film est un spectacle bâclé et assez ennuyeux qui ne vaut que pour deux ou trois combats assez réussis et un final assez dantesque. Le film est un échec mais une grande collaboration naît.

Depuis Peking Opera BluesTsui Hark n’a pas réalisé d’œuvres phares. Toujours attaché au symbole de l’histoire et de la culture populaire chinoise, il décide de remettre sur pied le mythe du personnage le plus célèbre du monde des arts martiaux, le docteur Wong Fei-hong de Canton, figure incontournable de la culture locale et héros chinois.

L’acteur Kwan Tak-hing aura rendu célèbre le bon docteur Wong dans plus de 100 films, à tel point que leurs images respectives ne feront plus qu’une. Dans une optique de remise sur rail de la légende, tout en la désacralisant, Tsui Hark offrira au héros Wong Fei Hung un véritable rajeunissement. Confiant le rôle principal à Jet Li, il aura tôt fait de toucher au suprême. Son film est l’une des œuvres du cinéma d’arts martiaux, les plus réussies. Une parfaite synthèse des grands thèmes, des grandes interrogations de Tsui Hark, l’homme, dans un grand film au souffle épique. Esthétiquement, le film est magnifique. Jet Li donne de l’épaisseur au personnage par une grande présence que certains détracteurs tentent encore vainement de contredire. Dans ce film, il est excellent, et bien lui aurait pris de continuer de continuer dans cette voie au lieu de prendre certains virages plus que douteux. Once Upon A Time In China (OUATIC) est la quintessence d’un genre, son approche est tout à la fois auteurisante et dédiée au genre dans le plus noble sens du terme. Une grande bouffée d’oxygène, un délice à consommer sans modération.


Mon ami Ching Siu-tung


Les virages à 180° sont l’apanage de ce fou génial. Un exemple, son œuvre suivante est un film d’auteur qu’il confie à l’un de ses anciens camarades de la Nouvelle Vague, Yim Ho. Le film, King Of Chess, porte sur un événement historique important de la Chine, il s’agit de La Longue Marche. Traité sur un ton volontairement anticommuniste, le résultat déplaît fortement à Tsui Hark. Il vire purement et simplement le réalisateur pour mettre lui-même en scène la fin du projet. Sa réputation n’est plus à faire, Tsui Hark est un génie, mais comme tout génie, il a parfois tendance à la controverse. Il est capable de péter les plombs un peu trop facilement, ses rapports avec les autres se compliquent.

En tout cas, s’il est un homme avec qui le ton passe toujours, c’est bien Ching Siu-Tung, peut-être que ce dernier accepte plus facilement de faire des concessions aux changements d’idées perpétuels de son mentor ?

Histoires de Fantômes Chinois 3

Leur collaboration reprend avec la signature d’un troisième volet aux extraordinaires Histoires De Fantômes Chinois. Cette fois Tony Leung Chiu-wai remplace Leslie Cheung dans un rôle de moinillon complètement hilarant. Une nouvelle fois, le film est une véritable démonstration esthétisante d’où point un certain saphisme. La poésie est au rendez-vous de cette sorte de remake du premier épisode, qui sans atteindre les sommets de son prédécesseur demeure comme souvent chez Ching Siu-tung, un spectacle haut en couleurs. L’érotisme sous-jacent est plus que jamais présent dans ce nouvel opus. Un érotisme soft pas réellement démonstratif, mais réellement présent.

Avant de se retrouver pour une suite au Swordsman « de » King Hu, les deux hommes se sépareront le temps que Tsui Hark participe à la co-réalisation d’une comédie The Banquet. Tournée à la va vite afin de collecter des fonds pour les victimes des inondations en Chine, cette comédie souffre d’une inconstance et est trop tiraillée pour tenir la route.

Brigitte Lin dans Sworsdman 2

Après cette parenthèse dont les bonnes intentions dépassent les prétentions, l’homme à la barbichette laisse libre court à Ching Siu-tung pour mettre en scène un Swordsman 2 auquel il ne manquera pas d’apporter sa pierre à l’édifice. Idée de génie, la présence de Brigitte Lin Ching-hsia en guerrière hermaphrodite, sa beauté resplendit sur l’œuvre. Commercialement parlant, le film est un véritable succès, et lance tout un tas de sous-produits. Jet Li remplace Sam Hui dans le rôle titre.


Yuen Woo-Ping


Nous sommes en 1992 et le monde du cinéma d’arts martiaux va connaître un véritable choc. En effet, Tsui Hark prépare une suite à son génial Il Etait Une Fois En Chine et il va confier la réalisation des combats à Yuen Woo Ping, véritable maître en la matière et réalisateur de plusieurs chefs d’œuvre du genre (Drunken Master, The Magnificent Butcher,…). Le résultat va au-delà de toutes les espérances, des combats comme on en n’avait jamais vu sur un écran, dont un chef de chorégraphie opposant Jet Li à Donnie Yen. Ayant été accusé de soutenir des thèses racistes et nationalistes dans le premier volet de la saga, il décide de faire prendre un virage radicalement opposé politiquement parlé. Il fustige le nationalisme et montre l’étranger sous un meilleur jour. Autre idée de génie, il donne à l’acteur David Chiang un rôle magnifique et fort intense. La mayonnaise prend et ce film est une suite digne du premier volet. Un véritable succès qui donne l’idée à Tsui Hark de réaliser une saga de neuf épisodes sur la vie du bon docteur Wong Fei Hung. Il n’ira pas au bout de son idée se contentant d’en produire six, plus une série télévisée.

Jet Li dans OUATIC 2

Dans l’optique de réaliser un film pour le nouvel an chinois, il s’associe ensuite à Ringo Lam pour diriger Jackie Chan au milieu d’un casting de rêve dans une comédie d’action fort réussie. Il s’agit de Twin Dragons, un Jackie Chan haut de gamme dans lequel Tsui effectue un caméo rigolo.

Tsui Hark a toujours avoué une grande passion pour l’univers de la BD et plus particulièrement du manga, c’est dans cette optique qu’il confiera au très inconnu Peter Mak la réalisation d’un Wicked City directement adapté de La Cité Interdite du japonais Yoshiaki Kawajiri. Le résultat est assez indigeste, croulant sous un trop plein d’images de synthèse le film n’atteint pas son but et ne fait pas honneur au chef d’œuvre de Kawajiri. A noter la présence de l’immense acteur japonais Tatsuya Nakadai dans le rôle du bad-guy.


Retour aux sources


Plus en réussite dans le domaine du film en costumes chinois, il enchaîne avec la production d’un wu xia pian hommage au grand King Hu. Initié par Ng See Yuen, ce film produit par Tsui Hark sera réalisé par un ami de John Woo, un bon artisan qui aura déjà officié sur le premier Swordsman , il s’agit de Raymond Lee. Très réussi, ce film rassemble un casting fabuleux : Brigitte Lin Ching-Hsia, Maggie Cheung, Tony Leung Ka-fai, Donnie Yen. On peut dire qu’il s’agit de l’une des meilleures adaptations du style King Hu. Le combat final dans le désert est un modèle de délire graphique à la chorégraphie étourdissante. Ce Dragon Inn est officiellement réalisé par Raymond Lee, mais a semble-t-il était coaché par Ching Siu-Tung. Maggie Cheung attribue la paternité à Tsui Hark…

L’auberge du Dragon

L’année 1993 débutera avec un troisième volet à la mythique série des Swordsman. Toujours plus fou, toujours plus rapide, toujours plus incompréhensible, mais toujours aussi efficace. East Is Red atteint un niveau de folie qui commence à déraper vers le n’importe quoi, malgré ça il reste maîtrisé, ce que ne sauront pas faire certains copieurs qui par la suite donneront dans l’absurdité et le débile profond.

Dans la foulée et puisque tout marche par trois, Tsui reprend les rênes de OUATIC pour un troisième opus qui introduit de nouveaux personnages, dont Pied-Bot interprété par Hung Yan-yan qui deviendra un personnage important de la série. La mise en scène reste toujours aussi maîtrisée, même s’il manque le grand souffle épique des deux premiers épisodes. Il est temps pour Tsui de changer de cap. De plus, ses rapports avec Jet Li se sont méchamment envenimés, ce dernier claquant la porte de la Film Workshop pour partir sous l’égide de Wong Jing.

Vincent Chi Man-chuck dans OUATIC 4

L’année suivante, il abandonne la réalisation d’un quatrième épisode des aventures de Wong Fei-hung au chorégraphe Yuen Bun. Le jeune acteur Chiu Man Chuk (19 ans à l’époque) reprend le rôle du docteur. Bien qu’étant un spectacle tout à fait honorable, ce quatrième opus n’en demeure pas moins très inférieur aux autres. Agréable pour son côté purement spectaculaire, le film perd en saveur, l’aspect psychologique disparaît au profit d’une folie exacerbée. Tsui est très mécontent du résultat, et décide de reprendre la chose en main.


La Film Workshop à son apogée


Cette année 1993 sera marqué par une incroyable réussite au niveau de sa production. La Film Workshop est bien inspirée cette année là.

The Magic Crane

Le réalisateur Benny Chan rejoindra à son tour la maison de production afin d’y mettre en scène un sympathique wu xia pian tendance fantaisie, The Magic Crane. Une réussite formelle au casting très alléchant : Tony Leung Chiu-wai y côtoie Anita Mui et Rosamund Kwan pour un résultat au-dessus de la moyenne qui surnage aisément parmi tout un tas de produits frelatés. Visuellement totalement délirant, ce film n’en conserve pas moins une certaine maîtrise des thèmes de base du genre. Un bon produit labellisé Workshop aux effets spéciaux qui font parfois sourire.


Iron Monkey


La collaboration de Tsui Hark avec Yuen Woo Ping aura donné un furieux film de kung-fu aux combats hallucinants, OUATIC 2 . C’est certainement ce qui poussera Tsui à donner au maître chorégraphe les clés d’un projet offrant une jeunesse au docteur Wong Fei-hong. Il s’agit d’Iron Monkey, narrant les aventures d’un héros à la Robin des bois, campé par l’immense Yu Rong Guang. Donnie Yen quant à lui, incarne le rôle du père d’un Wong Fei-hong enfant interprété par… une petite fille !

Grandement réussi, ce film est dans la lignée des OUATIC, une bonne dose d’action hautement chorégraphiée alliée à un sens inouï du découpage et une grande direction d’acteurs. Ce film est sans doute le sommet en matière de cinéma d’arts martiaux, les chorégraphies sont quasi inégalées à ce jour. De plus l’esthétique touche au miracle, l’image est magnifique, tout est rassemblé pour faire de ce film un chef d’œuvre du genre.


Tsui Hark et le beau


La Film Workshop connaît une vague de succès sans précédents. Tsui qui s’était mis en tête d’adapter La Pérégrination Vers L’Ouest, renonce finalement pour cause de trop grande complexité dans l’application des effets spéciaux. Il reprend alors un vieux script qu’il avait prévu d’adapter à la fin des années 80 pour les actrices Anita Mui et Gong Li. Il remplace les deux interprètes initialement prévues par Maggie Cheung et Joey Wong, personne n’y perd au change, et son film The Green Snake est un véritable bijou à l’esthétisme délicieusement kitsch. Il puise directement son inspiration dans le cinéma du grand Bollywood indien pour la beauté de ses décors, on croît rêver. Cette adaptation de la légende du serpent blanc avec deux magnifiques interprètes féminines est une parfaite réussite que malgré tout, des effets spéciaux complètement ratés viennent un peu gâcher. Dommage, on est passé tout près du chef d’œuvre. La musique est un modèle du genre, une partition signé par le maître hongkongais James Wong.

L’année 1994 commence sous les meilleures auspices lorsqu’il décide de confier à l’homme de feu Ringo Lam (City On Fire, Prison On Fire…) la réalisation d’un pur sérial d’aventure mélangeant le film de sabres et le film d’horreur avec une grande réussite : Burning Paradise (Le temple du Lotus Rouge). L’espace d’une collaboration avec la Film Workshop, Ringo Lam délaisse ses obsessions des travers de la société hongkongaise pour trousser une œuvre efficace avec des scènes d’action hallucinantes. Un excellent film se réclamant du pur style Film Workshop, une œuvre comme on aimerait encore en voir aujourd’hui.

Tsui Hark aime se remettre en question, ce qui est l’apanage des plus grands, sans cesse sur la sellette, il aime contredire ce qu’il a mis longtemps à mettre sur pied. La preuve, il l’apporte avec un OUATIC 5 qui est une totale remise en question de tout ce qu’il avait aspiré à mettre en œuvre dans sa saga sur le docteur Wong Fei Hung. Il délaisse les tendances politico historiques pour livrer un film purement dédié à l’éclate. Il réussit un sérial fou qui impose l’acteur Chiu Man Chuk, futur interprète du rôle titre dans la prochaine série TV des aventures du héros chinois. Foncièrement, l’esprit n’y est plus vraiment, mais restons persuadé que le ton dut être à la franche rigolade sur le plateau de cette tentative de démystification qui voit Wong Fei Hung commettre des actes comme l’utilisation d’une arme qu’il n’aurait jamais commis avant cela. Tsui est un homme qui sait se remettre en question.

Son film suivant est tout simplement l’un des plus beaux films de l’histoire du 7 ème art. Remake du Butterfly Lovers (The Love Eterne) du vétéran Li Han-hsiang, The Lovers est esthétiquement totalement réussi, certains plans tiennent du miracle, la musique rajoute au sentiment de rêve éveillé. Une somptueuse histoire d’amour qui tant émotionnellement que graphiquement atteint des sommets. Un film à découvrir d’urgence pour tout amateur du beau.


Les années de braises


Nous sommes au début de l’année 1995, le succès de The Lovers aura été conséquent, mais la Film Workshop n’est plus aussi florissante que par le passé. Pour cela, l’homme à la barbichette accepte de tourner deux produits de commande pour la Mandarin. Le premier The Chinese Feastest un agréable et subtil mélange de comédie se déroulant dans le milieu de la cuisine chinoise. Adaptant cet univers à celui des arts martiaux par bien des aspects, il réussit à réunir un casting impeccable qui tire aisément son épingle du jeu. Un bon produit de consommation à ne pas mésestimer même si l’on est loin du chef d’œuvre.

Leslie Cheung et Anita Yuen dans Le Festin Chinois

En mal de véritable inspiration, Tsui Hark tentera de réactiver l’esprit Film Workshop avec une comédie à l’eau de rose sur fond de film fantastique, il s’agit de Love In The Time Of Twilight, réunissant à nouveau le couple de son chef d’œuvre The Lovers Nicky Wu et Charlie Young. Sans jamais le moindre du monde atteindre les sommets de son illustre prédécesseur, cette sympathique série B se laisse déguster sans mal. Il n’y a décidément pas grand chose à jeter chez Tsui Hark…

Malgré un résultat tout à fait honorable, on sent Tsui Hark en perdition, son esprit n’y est plus vraiment. Il se creuse les méninges afin de trouver une nouvelle orientation pouvant lui permettre de se relancer artistiquement. Seulement en est-il encore capable ?


Lame des guerriers


Les plus grand artistes connaissent le creux de la vague, le manque d’inspiration, le stress de la page blanche. Tsui Hark n’est pas en reste et c’est dans l’un de ces instants de solitude que le déclic a dû venir… Remettre sur pied le mythe du sabreur manchot était en soi une gageure que peu de metteurs en scènes n’auraient tenté. Les codes du genre étant complètement définis, enfermés dans une sorte de déontologie, un respect des valeurs que seul un agitateur pouvait tenter de bousculer. Tel un d’Artagnan des temps modernes, l’homme à la barbichette part alors défier les normes du genre dans un grand cri de furie hallucinant. Une remise à plat des notions de l’héroïsme, une œuvre barbare et sauvage qui ne laisse pas indemne, son titre The Blade.

Les codes de la chevalerie sont bousculés à grands renforts de mouvements de caméra, une caméra témoin qu’il porte comme un reporter de guerre afin d’entrer dans les chairs. Un univers de sauvagerie dans lequel les moines rédempteurs finissent écrabouillés, où les femmes sont objet, objet de tentation, une tentation animale dénuée de toute notion romanesque. Tsui Hark donne au wu xia pian son chantre de la douleur, un grand cri de rage qui traverse les frontières, fait le tour des festivals et scotche littéralement l’amateur du genre. On peut donc tout bouleverser, tout remettre en question… Tsui l’a fait. The Blade peut être considéré comme un véritable chef d’œuvre, non les mots ne sont pas pesés, un diamant brut, une remise en doute des données. Ceci changera la donne mondiale, le cinéma de genre prendra un tournant différent. Tsui en réécrit la donne.


La suite…

… sera l’adaptation pour la télévision des aventures de Wong Fei Hung. Huit téléfilms divisés en quatre épisodes. Le rôle titre revenant à Chiu Man Chuk, on retrouve les principaux protagonistes de la série. Le meilleur épisode sera réalisé par Daniel Lee, son titre The 8 Assassins.

Ensuite, Tsui reforme le couple Leslie Cheung/Anita Yuen (The Chinese Feast) pour une comédie bancale Tristar.

Après avoir confié à un jeune réalisateur, Akira Nobi, l’adaptation de l’un de ses scénarii, Secret Waltz, un film de vengeance se déroulant dans les milieux yakuzas, il contactera le réalisateur Poon Man-kit qui avait précédemment livré un moyen To Be Number One, afin de lui confier la réalisation d’une saga mafieuse tirée de la série TV The Bund avec Chow Yun Fat, c’est ainsi que naîtra Shanghai Grand. Un film qui a certainement dépassé les possibilités de réalisation finalement assez limitées de son metteur en scène. Le plus grand intérêt de ce « Parrain » à la sauce HK résidera dans son magnifique duo d’acteurs principaux, Leslie Cheung / Andy Lau fonctionnant parfaitement dans un film qui même s’il est loin d’atteindre son but, renoue tout de même avec le véritable esprit Film Workshop.

Renouant des liens avec l’acteur Jet Li, Tsui confie la réalisation de Black Mask au jeune réalisateur du génial wu xia pian expérimental What Price Survival, Daniel Lee. Tout à fait dans l’esprit comic-book, ce film offre quelques belles scènes de combat chorégraphiées par Yuen Woo Ping. Cependant, la réalisation manque de punch et pèche par excès de complaisance.

La rétrocession est proche et les envies d’aller voir ailleurs de Tsui Hark se font de plus en plus présentes. La tentation Hollywoodienne a déjà touché plusieurs de ses concitoyens et pas des moindres, et l’homme à la barbichette sait que son tour va finir par venir.

Hollywood, justement possède ses genres de prédilection, ses modèles. Le western est un genre typiquement américain puisqu’il y parle de l’Amérique, de son histoire. Tsui a alors l’idée de confronter son univers à celui du western. Il envoie Wong Fei Hung au Texas, au milieu des cow-boys et des indiens en confiant la mise en scène à Sammo Hung. Jet Li reprend le rôle du bon docteur dans un serial sympathique qui est cependant très en dessous du niveau des autres épisodes de la saga. La série commence à piétiner, il est temps de passer à autre chose.


Essais américains et retour à la maison

John Woo et Ringo Lam sont à Hong Kong, l’équivalent de ce qu’un Brian De Palma et un William Friedkin sont au cinéma US, c’est à dire deux cinéastes très importants ayant contribué à l’histoire de leur cinématographie. Alors qu’est-ce qui les aura pousser à mettre en scène les maladroites acrobaties de l’acteur belge Jean-Claude Vandamme ? Et bien Tsui Hark aura certainement réfléchi à la chose, et n’hésitera pas à s’engager avec cet acteur plutôt mauvais sur deux polars déjantés, qui à défaut de révolutionner le genre, auront définitivement assis sa réputation de fou furieux.

JCVD

Le premier, Double Team est une bouffonnerie complètement déjantée dans laquelle Tsui Hark se met en tête de filmer comme jamais personne n’avait jamais osé le faire auparavant. Sa caméra devient complètement folle, presque incontrôlable, et avouons-le, l’excès de folie tue l’effet escompté. Son film est un ratage monumental, même si la patte de Tsui demeure.

Knock Off

Après avoir mis en chantier un projet d’adaptation animée des Histoires De Fantômes Chinois avec le réalisateur Andrew Chen, il repartira avec l’idée de défoncer définitivement les barrières du maniérisme dans un joyeux et bordélique film de dingues, Knock Off. Il repart à Hong Kong emmenant l’acteur belge. Encore plus poussé que son précédent essai, ce polar expérimental dans lequel il fouette les attributs de son acteur principal est une sorte d’auto-ratage complètement jouissif. Tsui semble dire « Vous en voulez ? Eh bien je vais vous en donner… ». Au final, il anéantit toutes notions de raison et s’auto-détruit, l’air j’en-foutiste avant de repartir chez lui.


Back at home


Son périple américain lui aura au moins permis de récupérer des deniers pour la mise en œuvre de sa prochaine œuvre. La Columbia inaugure sa toute nouvelle branche asiatique en lui confiant la réalisation d’un polar mixant les notions de temps et d’artifices. Son titre sonne comme une explosion TNT – Time and Tide. Magistralement réalisé, ce film signe son retour en son chez lui. Il y fait un constat éloquent, les temps ont changé, les pop-stars remplacent les artistes. Il prend donc deux acteurs à la mèche, et leur fait danser la samba en les faisant accoucher dans la douleur. Il se « venge » de John Woo et de son opéra sauvage Hard Boiled, dans un film mélangeant les styles de Wong Kar Wai et du réalisateur de The Killer, les accommodant à la sauce Tsui Hark. Et voilà ce que donne le résultat d’une opération consistant à mettre les influences de trois génies dans un même film… un objet impalpable ! La cohérence n’est pas au rendez-vous, mes quelle claque visuelle ! Tsui Hark vient de redéfinir les grandes lignes du polar de demain… on parie ?

Time and Tide

Son retour promet encore bien des surprises, des choix complètement inattendus. Comme par exemple confier la réalisation d’un film pour enfant mélangeant personnages réels et personnages de dessin animé dans le style du Roger Rabbitt de Robert Zemeckis, à un roi de la catégorie 3 craspec… autant le dire, un truc inimaginable !… et bien pourtant c’est ce qui va se passer, son projet Master Q 2001 atterrit dans les mains d’Herman Yau le réalisateur de The Untold Story et d’Ebola Syndrome, soit deux des films les plus écœurants et hallucinés du cinéma de l’ex-colonie. Le résultat est, au-delà de toute attente, une véritable réussite. Réussissant la parfaite symbiose de deux univers, Herman Yau maîtrise totalement et le ton est décontracté et même légèrement un peu acide, juste ce qu’il faut. Une réussite indéniable.


Legend of Zu


Tsui Hark a toujours eu en secret le doux espoir de refaire Zu… avec des pesos, alors quand l’occasion se présente, il n’hésite pas un instant. Désormais, il possède une manne financière et un allié de poids avec la Columbia. Ainsi naît Legend Of Zu un film d’une beauté formelle définitive. Malgré quelques concessions au banquier américain en forme de clichés occidentalisant, le film atteint son but, c’est à dire en mettre plein la vue. De ce point de vue, Legend Of Zu est un joyau de trouvailles sur lequel le temps aura, j’en suis persuadé, un effet bénéfique. Dans l’état, il demeure une œuvre saisissante de beauté, très (trop ?) synthétique par moment. Un film qui va vite, très vite, trop vite… un peu comme le premier Zu à son époque.


You want a Hero ?


Les scénaristes français Julien Carbon et Laurent Courtiaud ayant déjà officié sur le premier Black Mask sont conviés par le maître de la Film Workshop de concocter un scénario pour donner une suite aux aventures du justicier masqué. Ainsi naîtra Black Mask 2, le film par lequel arriva le scandale.

Le film n’est pas encore sorti que l’on entend déjà çà et là des bruits courants sur les énormes difficultés rencontrées par Tsui pour satisfaire les attentes de ses investisseurs. En gros, les producteurs américains lui imposent une certaine vision des choses qui le mettent hors de lui. Tsui est en colère ! Rien à fiche de leur vision erronée de l’héroïsme. L’endoctrinement du public de masse, la complaisance du spectateur lambda à se complaire dans la tambouille artificielle à tendance à l’irriter.

Au final, le film sort en « direct to vidéo » dans une version charcutée. Le résultat est paraît-il catastrophique, jamais Tsui Hark n’est allé aussi loin dans la démesure et le n’importe quoi, des bruits qui courent sur sa mort artistique… Lorsque le dvd sort de ma platine, j’ai l’impression qu’une nouvelle fois les conventions ont été bousculées, loin de moi l’idée de crier au chef d’œuvre à la vision de ce spectacle plutôt bancal… maladroit et inachevé, mais encore une fois, je viens de prendre une claque visuelle ! Je rêve où Tsui Hark se fout littéralement d’une certaine vision de l’héroïsme ? Lui qui a rendu si beaux ses chevaliers volants, lui qui a tant donné au genre, à ses conventions. Il donne aux gens qui veulent lui imposer une certaine idée, une matière à ne surtout pas secouer sous peine d’explosion. Pour Tsui Hark, la matérialisation de l’héroïsme est autre chose que ces catcheurs représentant de l’artificialité dans l’inconscient occidental. Alors sans être un chef d’œuvre, ce film demeure un spectacle fort jouissif et un constat (décharné) des aspirations d’un homme à qui l’on a ôté le libre arbitre. Ils sont fous ces occidentaux… Tsui Hark est un chien fou et on lui enlève l’objet qu’il détenait. Les grands argentiers n’ont encore rien compris…

Pour continuer de vivre artistiquement, il lui faudra désormais tenter une nouvelle fois de bousculer les conventions ou peut-être de revenir à une certaine idée du cinéma. L’homme en est capable.


And now ?


Maintenant (en 2003), Tsui sifu, sachez que tous les fans de l’univers vous attendent sur le terrain de la refonte des genres, sur un terrain glissant que vous avez si souvent foulé. Pourquoi ne pas remettre sur pied vos projets de réactualiser le thème du sabreur manchot comme le fit en son temps Chang Cheh ? En toute évidence, la grande Hong Kong a besoin de vous pour s’affirmer de nouveau comme un lieu où tout est possible.

La suite à venir….

Philippe Quevillart (1/4/2003)

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Auteur : HKCinemagic

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